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Blog de l'AEC, Association des Économistes Catholiques

DILEXI TE : REFLEXIONS SUR L’ASPECT ECONOMIQUE

Dans son premier texte majeur, Dilexi Te, Léon XIV s’inscrit dans les pas du pape François, dont il reprend le projet, mais aussi dans une longue tradition de l’Eglise, remontant aux Evangiles. Le message principal est la demande de conversion adressée au chrétien : s’il veut être disciple du Christ, il ne peut pas ne pas prioritairement regarder le pauvre, non seulement comme une personne dans le besoin et à aider, mais comme une part essentielle de sa foi, une présence et une manifestation du Christ lui-même. Le pape revient plusieurs fois sur ce point central. Ainsi au 39 : « les Pères de l’Église ont reconnu dans les pauvres un moyen privilégié d’accéder à Dieu, une manière particulière de le rencontrer. » Car (79) « les plus pauvres ne sont pas seulement objet de notre compassion, mais des maîtres d’Évangile. Il ne s’agit pas de ‘leur apporter’ Dieu, mais de le rencontrer en eux. ». (110) « Pour les chrétiens, les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique, mais la chair même du Christ. […] Pour entrer véritablement dans ce mystère [l’incarnation], il faut préciser que le Seigneur s’est fait chair, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il est malade et emprisonné ».

 

Une telle question dépasse considérablement la seule dimension économique qui est notre propos ici. Cela dit, le sens premier reste central : la pauvreté comprise comme insuffisance de ressources d’une personne, par comparaison avec ce qui est nécessaire pour mener une vie humaine décente dans le monde où on est inséré.

 

On rappellera d’abord quels sont les thèmes principaux de l’exhortation, pris sous l’angle économique, pour proposer ensuite quelques remarques et réflexions.

Les thèmes principaux de l’exhortation, sous l’angle économique
Un rappel de données

Un constat d’abord : cette pauvreté subsiste, nous dit le pape, (12) « préoccupé par les conditions difficiles dans lesquelles vivent nombre de personnes en raison d’un manque de nourriture et d’eau […] dans les pays riches également. […] On constate de manière générale une augmentation des différentes manifestations de la pauvreté. Celle-ci ne se présente plus comme une condition unique et homogène, mais se décline sous de multiples formes d’appauvrissement économique et social, reflétant un phénomène d’inégalités croissantes, même dans des contextes généralement prospères. » Et encore (13, citation de Fratelli tutti)) « ‘la richesse a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il se fait que de nouvelles pauvretés apparaissent. Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois considéré comme un signe de pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté est toujours analysée et comprise dans le contexte des possibilités réelles d’un moment historique concret’ ». (9) En même temps, « il existe en effet de nombreuses formes de pauvreté » : outre « ceux qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins matériels », les marginalisés, « la pauvreté morale et spirituelle, la pauvreté culturelle », les situations « de faiblesse ou de fragilité » ; « ceux qui n’ont pas de droits, pas de place, pas de liberté ». Le pape ajoute (88) avec Benoît XVI (Caritas in veritate) « que ‘la faim ne dépend pas tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature institutionnelle. Il manque en effet un ensemble d’institutions économiques qui soit en mesure aussi bien de garantir un accès à la nourriture et à l’eau […], de faire face aux nécessités liées aux besoins primaires et aux urgences des véritables crises alimentaires, provoquées par des causes naturelles ou par l’irresponsabilité politique nationale ou internationale’ ». 

 

Or cette réalité est trop souvent occultée, notamment, dit-il, par une élite. C’est que (11) « l’illusion d’un bonheur qui découlerait d’une vie aisée pousse nombre de personnes à avoir une vision de l’existence axée sur l’accumulation de richesses et la réussite sociale à tout prix, y compris au détriment des autres et en profitant d’idéaux sociaux et de systèmes politico-économiques injustes qui favorisent les plus forts. Ainsi, dans un monde où les pauvres sont de plus en plus nombreux, nous assistons paradoxalement à la croissance de certaines élites riches qui vivent dans une bulle de conditions très confortables et luxueuses, presque dans un autre monde par rapport aux gens ordinaires. ». Or (14) « les pauvres ne sont pas là par hasard ni en raison d’un destin aveugle et amer ». La pauvreté n’est pas pour la plupart un choix, ni un manque de mérite pour leur majorité, « selon cette fausse vision de la méritocratie où seuls ceux qui ont réussi dans la vie semblent avoir des mérites ».

 

Dès lors (107) il nous faut « ‘prendre conscience d’une grave lacune dans nos sociétés et même dans nos communautés chrétiennes. […] Comme nous sommes tous obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance’ (citation de François) ». Pourtant (109) « ce sont précisément les pauvres qui nous évangélisent. […] les pauvres nous font réfléchir sur l’inconsistance de cet orgueil agressif avec lequel nous affrontons souvent les difficultés de la vie. En substance, ils révèlent notre précarité et la vacuité d’une vie en apparence protégée et sûre.». 

Rappel de principes

Le pape rappelle un point fondamental de la Doctrine sociale, citant le Concile  (86) : « ‘Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous [...]. C’est pourquoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres. [...] Par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens’». 

 

Sous un autre angle, (16) la Doctrine enseigne l’option préférentielle pour les pauvres. « Cette ‘préférence’ n’indique pas une exclusion ou une discrimination envers d’autres groupes, qui seraient impossibles en Dieu. Elle entend souligner l’action de Dieu qui est pris de compassion pour la pauvreté et la faiblesse de l’humanité tout entière et qui, voulant relever et inaugurer un Règne de justice, de fraternité et de solidarité, a particulièrement à cœur ceux qui sont discriminés et opprimés, demandant à nous aussi, son Église, un choix décisif et radical en faveur des plus faibles ». (87)

 

Un troisième thème majeur est celui des pauvres comme sujets. C’est (100)  « la nécessité de considérer les communautés marginalisées comme des sujets capables de créer leur propre culture, plutôt que comme des objets de bienfaisance. […] L’expérience de la pauvreté leur donne la capacité de reconnaître des aspects de la réalité que d’autres ne réussissent pas à voir, et c’est pourquoi la société a besoin de les écouter ». Dès lors (101) « ‘cette attention aimante est le début d’une véritable préoccupation pour sa personne, à partir de laquelle je désire chercher effectivement son bien. Cela implique de valoriser le pauvre dans sa bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la foi. […] C’est seulement à partir de cette proximité réelle et cordiale que nous pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de libération’ (citation de François)». 

 

Que faire alors ? Il y a ici deux dimensions à considérer. La première est personnelle, prolongée par l’action collective et associative ; la seconde est politique. 

L’aspect personnel et associatif

C’est d’abord l’ouverture au don et à la gratuité. (27) « Les œuvres de miséricorde sont recommandées comme signes de l’authenticité du culte qui, tout en rendant gloire à Dieu, a pour tâche de nous ouvrir à la transformation que l’Esprit peut opérer en nous, afin que nous devenions tous des images du Christ et de sa miséricorde envers les plus faibles. En ce sens, la relation avec le Seigneur, qui s’exprime dans le culte, vise également à nous libérer du risque de vivre nos relations dans une logique de calcul et d’intérêt, pour nous ouvrir à la gratuité qui existe entre ceux qui s’aiment et qui, par conséquent, mettent tout en commun. ».

 

Il est donc essentiel d’agir et de donner. (29) « La Lettre de Jacques consacre beaucoup de place au problème des relations entre riches et pauvres, mais elle lance aussi aux croyants deux appels très forts qui mettent en question leur foi : ‘‘À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : ‘J’ai la foi’, s’il n’a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : ‘Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous’, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est tout à fait morte’’ » (Jc 2, 14-17) ».

 

C’est bon pour le donateur lui-même : (33) « À ceux d’entre nous qui sont peu enclins aux gestes gratuits et n’y portent aucun intérêt, la Parole de Dieu indique que la générosité envers les pauvres est un véritable bien pour ceux qui l’exercent : en agissant ainsi, nous sommes aimés de Dieu d’une manière particulière ». « Les promesses bibliques adressées à ceux qui donnent généreusement sont nombreuses : ‘Qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur qui paiera le bienfait de retour’ (Pr 19, 17). En fait, il s’agit d’une œuvre de justice : (42) saint Jean Chrysostome affirme que « ne pas donner à la pauvreté ce qui vient de nos propres biens, c’est voler les pauvres et les priver de leur vie : ce ne sont pas nos biens, mais les leurs, que nous gardons pour nous ». De même, saint Ambroise (43) : « ‘tu ne donnes pas à un pauvre en prenant sur ce qui t’appartient, mais tu lui rends en prenant sur ce qui lui appartient. En effet, ce qui a été donné pour l’usage commun, toi seul te l’appropries’. »

 

Le pape fait dès lors un éloge appuyé de l’aumône, qui n’est en rien alternative à l’action politique. (115) L’aumône « n’a pas bonne réputation aujourd’hui, souvent même parmi les croyants. Non seulement elle est rarement pratiquée, mais elle est parfois même méprisée ». Certes, « l’aide la plus importante à une personne pauvre consiste à l’aider à trouver un bon travail, afin qu’elle puisse gagner sa vie de manière plus conforme à sa dignité en développant ses capacités et en offrant ses efforts personnels ». Mais d’autre part, si cette possibilité concrète n’existe pas encore, nous ne devons pas courir le risque de laisser une personne abandonnée à son sort, sans ce qui est indispensable pour vivre dignement. Et donc, l’aumône reste, entre-temps, un moment nécessaire de contact, de rencontre et d’identification à la condition d’autrui ». Et donc (116) : « l’aumône ne dégage pas les autorités compétentes de leurs responsabilités, ni n’élimine l’engagement organisationnel des institutions, ni ne remplace la lutte légitime pour la justice. Mais elle invite au moins à s’arrêter et à regarder la personne pauvre en face, à la toucher et à partager avec elle quelque chose de soi-même. ». Le point irremplaçable est la relation à la personne : (119) « L’amour et les convictions les plus profondes doivent être nourris, et cela se fait par des gestes. [...]. Pour cette simple raison, en tant que chrétiens, ne renonçons pas à l’aumône. Un geste qui peut être fait de différentes manières, et que nous pouvons essayer de faire de la manière la plus efficace possible, mais nous devons le faire. Et il vaudra toujours mieux faire quelque chose que ne rien faire. Dans tous les cas, cela touchera notre cœur. Ce ne sera pas la solution à la pauvreté dans le monde, qui doit être recherchée avec intelligence, lutte et engagement social. Mais nous avons besoin de nous exercer à l’aumône pour toucher la chair souffrante des pauvres ».

 

Cela dit, il ne s’agit pas uniquement de charité personnelle ; cela peut et doit prendre un caractère collectif, associatif ou ecclésial. Par exemple, (49) dans le soin des malades et des souffrants », (52) « dans les hôpitaux catholiques, dans les centres de soins ouverts dans des régions reculées, dans les missions sanitaires opérant dans les forêts, dans les centres d’accueil pour toxicomanes et dans les hôpitaux de campagne en zones de guerre. » De même (61) le pape voit un prolongement actuel à ces ordres que se consacraient autrefois au rachat des captifs. D’où aussi (75) le rappel de l’action envers les migrants, citant le pape François pour qui  « ‘la réponse au défi posé par les migrations contemporaines peut se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer.’». Et le pape Léon ajoute « Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts… dans tout migrant rejeté, le Christ lui-même frappe à la porte de la communauté ». Nous sommes ici à la transition avec le niveau politique.

L’aspect social et politique

Reste donc l’action sur le terrain de la vie commune, sociale et politique. Le pape rappelle ici le développement de la Doctrine sociale. (83) Dans Rerum novarum, « Léon XIII aborda la question du travail en dénonçant la situation intolérable de nombreux ouvriers de l’industrie et proposant l’instauration d’un ordre social juste ». Et saint Jean XXIII, dans Mater et Magistra, « se fit le promoteur d’une justice à dimension mondiale : les pays riches ne peuvent rester indifférents face aux pays opprimés par la faim et la misère ; ils sont appelés à les secourir généreusement avec tous leurs biens ». Enfin (84) « le Concile Vatican II représente une étape fondamentale dans le discernement ecclésial sur les pauvres à la lumière de la Révélation » :  « une Église plus semblable à son Seigneur qu’aux puissances mondaines, déterminée à stimuler dans toute l’humanité un engagement concret pour la résolution du grand problème de la pauvreté dans le monde ».

 

Il souligne le besoin d’action politique. (112) « On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chrétiens un manque, voire une absence, d’engagement pour le bien commun de la société et, en particulier, pour la défense et la promotion des plus faibles et des plus défavorisés ». Or « la religion, en particulier la religion chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée comme si elle n’avait pas à se préoccuper des problèmes touchant la société civile et les événements qui intéressent les citoyens. »  Et il fait l’éloge des ‘Mouvements populaires’ (les citations sont du pape François) (80) : « nous devons également reconnaître que, tout au long des siècles de l’histoire chrétienne, l’aide aux pauvres et la lutte pour leurs droits n’ont pas seulement concerné des individus, certaines familles, les institutions ou les communautés religieuses. Il y a eu, et il y a encore, des mouvements populaires variés, constitués de laïcs et guidés par des leaders populaires, souvent soupçonnés et même persécutés. » Or (81) « Ces leaders populaires savent que la solidarité ‘c’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’empire de l’argent’ ». « C’est pourquoi lorsque les institutions réfléchissent aux besoins des pauvres, il est nécessaire qu’elles ‘incluent les mouvements populaires et animent les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun’.  Les mouvements populaires invitent en effet à dépasser ‘cette idée des politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples’».  Le pape reviendra d’ailleurs peu après et plus en détails sur ce sujet lors de son discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires le 23 octobre 2025.

 

Quels sont alors ces facteurs structurels en cause ? Le pape cite ici à nouveau abondamment le pape François. Il nous dit (92) : « il est donc nécessaire de continuer à dénoncer la ‘dictature d’une économie qui tue’ et de reconnaître qu’ ‘alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette minorité heureuse. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun’. » Et Léon XIV ajoute : « bien qu’il existe différentes théories qui tentent de justifier l’état actuel des choses ou d’expliquer que la rationalité économique exige que nous attendions que les forces invisibles du marché résolvent tout, la dignité de toute personne humaine doit être respectée maintenant, pas demain, et la situation de misère de tant de personnes à qui cette dignité est refusée doit être un rappel constant à notre conscience ».

 

Plus précisément (93) : « dans l’encyclique Dilexit nos, le Pape François a rappelé que le péché social prend forme comme ‘structure de péché’ dans la société, qui ‘est souvent ancrée dans une mentalité dominante qui considère normal ou rationnel ce qui n’est rien d’autre que de l’égoïsme et de l’indifférence’. [...]. Le choix semble raisonnable d’organiser l’économie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre certains objectifs qui concernent les puissants. Pendant ce temps, seules les ‘miettes’ qui tomberont sont promises aux pauvres jusqu’à ce qu’une nouvelle crise mondiale les ramène à leur situation antérieure. C’est une véritable aliénation qui conduit à ne trouver que des excuses théoriques et à ne pas chercher à résoudre aujourd’hui les problèmes concrets de ceux qui souffrent ».  Et donc (94) « nous devons nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la pauvreté. C’est une urgence qui ‘ne peut attendre, [...]. pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires’. »

 

Et de rappeler avec François ce qui est ici en cause (95) : « il arrive que ‘dans le modèle actuel de ‘‘succès’’ et de ‘‘droit privé’’, il ne semble pas que cela ait un sens de s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie’.  [...] La réponse que nous apportons à ces questions détermine la valeur de nos sociétés et donc notre avenir. Soit nous reconquérons notre dignité morale et spirituelle, soit nous tombons dans un puits d’immondices ». Sinon nous continuerons « à ‘légitimer le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation’ ».  Dès lors, conclut le pape (97) : « les structures d’injustice doivent être reconnues et détruites par la force du bien, par un changement de mentalités, mais aussi, avec l’aide des sciences et de la technique, par le développement de politiques efficaces pour la transformation de la société. »

Remarques et réflexions

Le pape Léon s’inspire très largement de son prédécesseur, qu’il désigne comme auteur premier d’une partie appréciable du texte et en valide l’analyse au travers de citations explicites abondantes. Cela dit, son charisme propre ressort à plusieurs occasions.

La conversion du regard et de l’action

C’est d’abord bien sûr dans son insistance sur la dimension spirituelle, la conversion qui nous tourne vers le pauvre et qu’apporte la rencontre du pauvre. On retrouve là un thème cher au pape Léon, et cela dès son élection : la primauté de la conversion spirituelle et du rapport au Christ. On pourrait objecter qu’on sort ce faisant du champ de l’économie. Mais ce n’est que partiellement vrai. En effet, que ce soit au niveau individuel ou collectif, le jeu de l’économie ne donnera pas le même résultat selon les priorités des acteurs, leurs orientations et leur regard. C’est déjà le cas du marché, qui par nature reflète les priorités des participants, comme Benoît XVI l’avait bien souligné dans Caritas in Veritate. L’économie politique classique tend à mettre cet aspect entre parenthèses, considérant les priorités des gens comme une donnée extérieure et se concentrant sur la manière dont elles sont prises en compte. Mais il est pourtant évident que ces priorités sont essentielles pour déterminer le résultat réel d’un système économique donné. Ce qui est vrai du marché est vrai aussi de l’intervention publique, des dirigeants, et du tiers secteur, associatif et caritatif. Toute priorité réellement donnée à une cause, et donc en particulier aux pauvres, se traduit donc nécessairement dans le champ économique.

 

Au-delà, le changement du regard apporté par le souci des pauvres et leur rencontre contribue à modifier le rôle que nous donnons dans nos vies à l’économie, trop souvent comprise comme un pur calcul d’intérêt, ou de plaisirs et peines à la façon utilitariste. Une telle conception donne une argumentation apparemment rationnelle en faveur du mode de vie de privilégiés à la fois indifférents humainement et anesthésiés par leur richesse et leurs plaisirs. Ce qui concerne non seulement une élite minoritaire, même si son rôle est central, mais plus largement beaucoup de gens dans nos sociétés. Une telle conversion ne peut manquer de changer nos comportements, non seulement sur les marchés, ou en faisant nos courses, mais aussi comme investisseur (l’investissement éthique), ou encore comme collègue ou dirigeant.

 

Une référence essentielle suite à cette conversion est évidemment la destination universelle des biens, qui ne fait pas disparaître le principe de propriété privée, mais l’oriente et la responsabilise. Combiné avec l’option préférentielle pour les pauvres, cela fait de la modification des priorités un impératif. Au niveau personnel, cela se traduit notamment par la générosité : on notera l’insistance particulière du pape en faveur de l’aumône, dont il montre le besoin absolu ; on pourrait aussi rappeler l’importance du bénévolat et de l’initiative en matière associative. Les citations sont ici rares : c’est la voix personnelle du pape. C’est notamment par réaction à une compréhension déformée qui mettrait en avant les seuls facteurs sociopolitiques et les réformes correspondantes : le pape en souligne l’importance, mais il rappelle d’une part que l’aumône est indispensable, dans l’intervalle ; et d’autre part, qu’elle comporte un rapport direct et personnel avec le pauvre, vital pour les deux côtés. Comme on l’a vu en outre, ce changement du regard porte aussi sur la perception du rôle possible du pauvre : non seulement le pape rappelle qu’en général ce n’est pas lui qui est le responsable de sa pauvreté, mais aussi, voire surtout, qu’il est essentiel d’agir non seulement pour lui, mais avec lui : le pauvre comme sujet, source d’initiative et de créativité. Comment ne pas y voir aussi une affinité avec le thème économique de l’entreprenariat ? La notion, classique dans la Doctrine sociale, de ‘subsidiarité’ n’est pas dans le texte, mais elle est sous-jacente à cette analyse : son étymologie (subsidium) implique l’idée d’une aide, mais son message principal est celui de l’autonomie recherchée pour la personne et au plus près de la personne.

La pauvreté et le jeu du marché

Au niveau collectif, une question que suscite le texte est l’idée d’une augmentation du nombre des pauvres. Or si les inégalités ont indéniablement augmenté, cela ne veut pas dire que la majorité de la population mondiale se soit appauvrie, comme certains passages notamment de François paraissent l’affirmer : c’est le contraire qu’on constate. Plus nuancé dans son appréciation, le pape Léon n’évoque pourtant pas non plus la contribution de l’économie au recul de la pauvreté, contribution qui est pourtant la première composante de la lutte contre celle-ci. En outre, on peut avoir l’impression que face à une poignée de riches, le reste de l’humanité est du côté des victimes. Or, sans évacuer la question des super-riches, la grande majorité a vu sa richesse augmenter sensiblement, et ne peut donc être dédouanée du souci du pauvre. En fait la distinction n’est pas faite entre la question de la pauvreté et celle des inégalités. Or celles-ci peuvent s’accroître, notamment au profit d’une minorité réduite, sans que la majorité bascule dans la pauvreté.

 

Cela dit, le message principal du pape est dans le rappel de la réalité non moins persistante d’une pauvreté significative (au sens véritable du terme) et sur les conséquences à en tirer, ce qui est incontestable. C’est à cette lumière qu’on doit considérer son rappel des positions de François sur les déséquilibres de nos sociétés, notamment la persistance d’une pauvreté, et sur le fait que les seuls mécanismes automatiques du marché ne peuvent la résorber par eux-mêmes. En définitive donc, si le rôle de l’économie de marché dans la sortie de pauvreté de centaines de millions d’hommes, voire de milliards, est indéniable, cela ne saurait justifier l’inaction tant des personnes que des pouvoirs publics face à cette pauvreté, que le système ne résorbe qu’en partie et parfois suscite.

 

Une remarque incidente : le pape cite un fameux passage de l’Evangile (4) :  « les disciples de Jésus [en fait notamment Judas] critiquèrent la femme qui avait versé sur sa tête une huile parfumée très précieuse : ‘À quoi bon ce gaspillage ? – disaient-ils – Cela pouvait être vendu bien cher et donné à des pauvres !’. Mais le Seigneur leur dit : ‘Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous’ (Mt 26, 8-9.11) ».  Le pape souligne d’abord l’importance d’un geste d’affection ; puis interprète la phrase en disant que précisément c’est Jésus qui sera toujours avec nous, à travers les pauvres. Ce qui est bien sûr juste ; mais cela n’épuise pas la question que pose cette phrase surprenante, qui prise littéralement paraît non seulement dire que les pauvres ne sont pas la seule priorité, mais même annoncer que la pauvreté ne disparaîtra jamais. Ce qui sans doute rappelle notre pauvreté à nous, qui implique en priorité de nous tourner humblement vers le Seigneur (comme le fait la femme du récit), et d’agir en sachant que notre monde restera toujours loin de la perfection : nous restons des « serviteurs inutiles ». Et le Royaume n’est pas de ce monde

La question du système économique et des réformes

Le deuxième aspect à considérer est la question du système économique et des réformes. Dans ce domaine, le pape suit plus étroitement son prédécesseur, qu’il cite abondamment. Il résulte de ce rappel le besoin d’une action d’ordre politique, et notamment des pouvoirs publics, pour redresser ce que le pape appelle « les causes structurelles de la pauvreté ». Cela s’inscrit dans un cadre constant dans la Doctrine sociale : la responsabilité ultime du politique envers le bien commun de la communauté. En effet, on ne peut attendre la réalisation du bien commun du jeu automatique de mécanismes comme celui du marché. C’est a fortiori vrai s’agissant de « la défense et la promotion des plus faibles et des plus défavorisés » : une action spécifique correctrice ou régulatrice s’impose alors. Mais cela ne dit pas en quoi consistent ces réformes, même si on comprend qu’au minimum cela implique que soit assuré par là un ensemble de besoins de base. Une mise en perspective aurait son sens aussi à l’égard des ‘mouvements populaires’, dont il faudrait sans doute expliciter le statut au-delà de l’expérience latino-américaine. Manifestations de l’initiative et donc de l’affirmation des pauvres eux-mêmes, ce dont on a vu l’importance, il importerait de préciser leur rôle par rapport au niveau politique, ou au reste de l’économie.

 

Cela dit, si le pape Léon XIV n’est pas très explicite sur les mesures qu’il conviendrait d’adopter, c’est non seulement parce qu’elles relèvent pour la plupart de l’autonomie des choses terrestres, dont la responsabilité incombe aux laïcs, mais parce que son propos principal dans ce texte n’est pas de cet ordre : il est dans le changement profond du regard et des pratiques, sans lequel le résultat ne peut être que partiel et frustrant, et risque de faire passer à côté de la rencontre avec le pauvre, essentielle pour le salut de tous.

 

 

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