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Blog de l'AEC, Association des Économistes Catholiques

Les cryptomonnaies, de vraies monnaies ?

Les cryptomonnaies, de vraies monnaies ?

Cet article est sur les cryptomonnaies. Pas principalement sur ce qu’on appelle la blockchain. Les cryptomonnaies ont besoin de la blockchain. Mais celle-ci va au-delà des cryptomonnaies : c’est pour simplifier un mécanisme informatique visant à permettre un échange échappant à tout contrôle public ou privé, donc anonyme, et pourtant totalement sécurisé ; ce faisant il peut présenter un réel intérêt pour de nombreuses questions.

Ce qui caractérise en revanche une cryptomonnaie, comme le nom l’indique, c’est qu’elle se présente comme un support de valeur financière, comme un actif, utilisable comme monnaie. Pour porter un jugement sur ce produit et son utilisation, il faut d’abord rappeler ce qu’est une monnaie.

Qu’est-ce que la monnaie ?

Classiquement on reconnaît à la monnaie une triple fonction : étalon de mesure pour les prix des biens échangeables ; moyen de paiement ; et réserve de valeur pour garder disponible de quoi faire une dépense ultérieurement. La monnaie doit donc être raisonnablement stable dans le temps et disponible de façon commode pour être stockée ou pour payer. Son rôle est majeur, puisqu’il structure toute la vie économique. On comprend alors qu’il en faut une juste quantité, qui peut varier en proportion des besoins, mais sans altérer de façon significative sa relation avec les biens échangeables. Si par exemple il y a trop de monnaie, elle perd sa valeur par rapport aux biens, et ne joue pas bien son rôle. Et alors une part importante de la confiance qui est à la base de la société est remise en cause.

Jusqu’à une période récente, les monnaies étaient définies par rapport à un métal précieux. Mais de la monnaie pouvait déjà et peut être créée par les banques à partir de la création de crédit, pour financer des transactions qu’elles jugent fiables. En effet, si je considère une promesse de paiement comme fiable, je peux accepter de la recevoir en paiement à la place de la monnaie au sens étroit. Mais ces monnaies bancaires se rapportent néanmoins à la monnaie officielle, qui sert de juge de paix. A l’époque actuelle, la situation est dans son principe la même, à ceci près que la monnaie officielle ne se relie plus à quoi que ce soit : elle est régulée par les banques centrales, qui contrôlent la monnaie en circulation, notamment par leurs interventions sur les marchés de l’argent, qu’on appelle la politique monétaire. Car dès que les banques créent trop d’argent cela peut produire de l’inflation, socialement dangereuse. Et si elles en prêtent trop peu, cela étouffe l’économie.

La monnaie est-elle toujours publique ? C’est par excellence une institution sociale au sens large : elle ne fonctionne que si un groupe important de gens, qui échangent entre eux, l’accepte et la reconnaît comme telle. En théorie elle pourrait exister comme fait social sans qu’une autorité intervienne. En pratique cependant, dans la quasi-totalité des cas, la monnaie a été et reste définie par l’autorité politique qui lui donne son statut. D’abord l’Etat ne peut se désintéresser de la monnaie, qui est vitale pour l’économie du pays. Une monnaie publique a pour elle le fait que la puissance publique appuie sa reconnaissance : des textes obligent à l’accepter, et les tribunaux n’accordent la protection de la loi que lorsque la créance est libellée dans une monnaie reconnue. De plus, l’autorité peut l’imposer pour tous les actes accomplis avec elle, à commencer par le paiement des impôts. Une monnaie publique légitime et fonctionnant correctement dispose donc d’un avantage énorme, et s’impose de droit ou de fait. Cela dit, des exemples rares existent de refus de la monnaie officielle en faveur d’une monnaie étrangère (dollar ou autrefois deutschemark), lorsque la monnaie nationale a perdu sa crédibilité. Mais c’est alors en faveur d’un autre monnaie publique, supposée solide.

Compte tenu de l’absence de base objective des monnaies actuelles, et de la tentation de les utiliser pour des buts politiques, la situation actuelle n’est pas pleinement satisfaisante, loin de là. Mais elle fonctionne.

La nouveauté des cryptomonnaies

Que dire alors des cryptomonnaies ? Prenons le bitcoin, mais ce qu’on va en dire est vrai de toutes. Sans entrer dans une analyse précise, pour simplifier c’est le produit d’un processus informatique utilisant la blockchain. La quantité de bitcoin existante à un moment donné n’est donc pas reliée à une activité économique, encore moins gérée par une entité poursuivant un objectif économique, social, politique ou autre. Elle résulte de l’algorithme d’un côté, de l’activité des utilisateurs de l’autre. Mais la quantité disponible est pour les usagers un fait brut. Quant à la valeur du bitcoin, qu’on l’exprime dans une des monnaies actuelles ou par rapport à des biens, elle dépend exclusivement de l’offre et de la demande de bitcoins, et fluctue dès lors considérablement. L’analogue du bitcoin est ici l’or, dont la production est découplée pour l’essentiel de l’activité économique, et dépend de réalités minières.

Du côté de l’usager, le bitcoin peut être utilisé, en principe avec une sécurité maximale, sans aucun passage par une entité quelconque, officielle ou privée (banque), qui enregistrerait la transaction : il suffit d’avoir les identifiants voulus et de passer un ordre pour payer. C’est évidemment une grande différence avec les monnaies officielles, dont l’usage passe par une banque, elle-même supervisée. Mais il est important de noter que c’est une fonction différente de la précédente ; en effet, on peut imaginer des passages par la blockchain permettant des paiements directs dans une monnaie officielle ; de tels dispositifs sont même activement envisagés par les banques centrales ; par ailleurs certaines cryptomonnaies sont rattachées à une monnaie officielle à travers une institution (banque ou autre) : les stablecoins. L’analogue est cette fois les espèces, billets et pièces – qui sont libellées en monnaie centrale mais eux aussi anonymes.

Cette deuxième dimension est la plus citée, soit pour critiquer le bitcoin, puisqu’il permet le blanchiment et le financement des activités criminelles (comme les espèces, mais en plus pratique et plus fluctuant) ; soit pour en faire l’éloge, puisqu’il n’est en principe pas contrôlable par un état malveillant : il peut être utilisé dans des circonstances dramatiques (guerre etc.), et il permet d’économiser sur les frais de transaction. Mais à nouveau, les mêmes remarques pourraient valoir pour un usage de monnaie nationale ou étrangère à travers la blockchain. Ce n’est donc pas là ce qui fait la spécificité du bitcoin en tant que tel. Dès lors, on peut voir avec faveur le développement de systèmes de paiement par blockchain (comme d’ailleurs de transactions de tout type) sans se prononcer sur le bitcoin lui-même (et ses concurrents). Ajoutons que le caractère anonyme du bitcoin ne permet aucune personnalisation de son usage (y compris social par exemple), contrairement à une monnaie passant par les circuits ouverts, de type bancaire.

La question intrinsèque posée par le bitcoin est donc autre : c’est le fait de considérer comme un actif et par là une monnaie quelque chose qui est fabriqué par un programme informatique échappant à tout pilotage et sans lien avec l’activité économique.

Les cryptomonnaies sont-elles légitimement des actifs ?

La logique du bitcoin est au départ libertarienne : elle vise à créer un actif totalement indépendant dans son volume comme dans son utilisation tant des banques centrales et des gouvernements que des banques commerciales, et donc non soumis aux aléas politiques ou autres, non relié à l’endettement, ni aux banques.

Peut-on dire pour autant que ce serait une bonne monnaie ? On l’a dit, la caractéristique de celle-ci est de permettre à une communauté économique d’effectuer ses transactions, tout en gardant une relation aussi stable que possible avec les biens et services correspondants, et donc en particulier sa valeur dans le temps. Le mécanisme des monnaies actuelles est basé sur le crédit, et se fonde donc sur une part appréciable de l’activité économique ; et il est régulé activement par une institution, la banque centrale. Il est donc construit en théorie pour que la relation entre la monnaie et les biens soit stable. Cela dit, l’efficacité de cette relation dépend directement de cette régulation, qui peut dévier de deux manières : par erreur de la banque centrale ou mauvais diagnostic (comme avec la crise de 2008) ; ou surtout par pression politique (planche à billets, qu’on a vue sur grande échelle dans les deux guerres mondiales).

En revanche, la production de bitcoin ne se relie pas avec la masse des biens et services produits et échangés ; c’est de ce point de vue une donnée extérieure. On l’a dit, en cela elle ressemble à l’or (ou l’argent). Il est vrai que ces derniers ont été longtemps des références monétaires - même si on ne payait pas directement en poids d’or brut, mais dans une monnaie authentifiée par le souverain, qui elle-même se référait à l’or. Cela dit, il y a deux différences majeures. L’une, que l’or existe de façon objective et a aussi un usage non monétaire important ; utilisé comme monnaie, on le met en relation avec les divers biens et services, ce qui revient à comparer des biens entre eux sur un marché ; alors que le bitcoin en lui-même n’est pas un bien. L’autre, corrélativement, que la valeur du bitcoin se relie exclusivement à ce qu’en pensent ses usagers : ils pourraient pour une raison quelconque s’en détourner complètement ; ou au contraire, comme c’est actuellement le cas, le rechercher spéculativement. Il n’y a aucun ressort de rappel dans la réalité. Dès lors, la valeur du bitcoin a fluctué de façon considérable depuis ses origines et continue à le faire ; c’est une logique de spéculation, c’est-à-dire d’anticipations auto-entretenues, qui a débouché dans l’ensemble sur une hausse de valeur énorme, avec des périodes de chute brutale.

En l’état, ceci le rend donc inapte à la fonction de monnaie. Et si on l’utilisait de plus en plus comme moyen de paiement, son prix monterait rapidement puisque la quantité produite ne suivrait pas. Par ailleurs on voit mal la société dans son ensemble recourir comme monnaie de large usage et de référence à un algorithme qui reste parfaitement opaque (et qui n’est en réalité pas immunisé contre tous les risques, car aucun algorithme ne l’est). Par ailleurs, ce n’est pas non plus un vrai investissement, puisque ce n’est ni un bien de consommation ni un bien de production. Cela n’a notamment rien à voir avec un titre de créance et encore moins avec les actions d’une entreprise, qui se relient, eux, à une réalité : même si on peut spéculer dessus, le rappel de réalité y est donc possible et se produit à un moment ou un autre.

En définitive, le terme de cryptomonnaie est donc contestable. La fonction spéculative au mauvais sens du terme y est largement prédominante. Hors militants libertariens, elle est peu compatible avec un usage comme monnaie, sauf pour des transactions qui veulent rester opaques et acceptent pour cela un risque important de fluctuation. Nous retrouvons ce fait de base pour apprécier un fait économique : il doit se relier à un bien réel et à une communauté humaine.

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