• Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    On parle beaucoup d’entreprise libérée (oui, mais de qui ou de quoi et pour quoi?), d’entreprise éclairée (oui, mais comment et par quelle lumière ?), etc. Alors pourquoi pas l’entreprise inspirée ? (oui, mais par qui ou par quoi et pour quoi ?) Outre quelques ouvrages sur lesquels on reviendra à la fin de cet article, un colloque à la Maison des sciences de la gestion se tenait jeudi 22 mars sur le thème temps et place de la spiritualité en gestion  à la Maison des sciences de la gestion (voir le programme ici). Y compris "Oser la spiritualité en tant que dirigeant". Un de nos confrères AEC y participait.

    Les auteurs spirituels chrétiens, en particulier les fondateurs d’ordres religieux, ont toujours inspiré des décideurs, ou des conseillers de décideurs, notamment dans le monde économique mais aussi politique. Ils ont souvent été eux-mêmes, spécialement les moines, des décideurs économiques, et savaient – savent encore-  de quoi ils parl(ai)ent. Nous porterons notre attention principalement sur saint Benoît et sa Règle, sans pour autant nous priver d’un coup d’œil du côté de l’auteur des Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola, ainsi que de saint Bernard de Clairvaux (dans le De Consideratione, conseils énergiques adressés à son ancien disciple devenu pape, Eugène III, confronté aux dangers des affaires du monde). Un tour d’horizon préalable nous montrera aisément que l’on peut trouver bien d’autres sources chrétiennes y compris récentes, transposables peu ou prou à l’administration et à la gestion de l’entreprise (pardon : à la gouvernance et au management) ; et plus globalement à la manière d’être dans le milieu professionnel. Un survol des apports de certaines spiritualités orientales est proposé en final.

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    © Voutch

    1. La source : l’Evangile

    La référence commune des auteurs chrétiens, le moyeu de tous ces rayons, est évidemment l’Evangile. Les exemples et les paraboles d’origine économique y sont d’ailleurs largement majoritaires. Par ailleurs si on parle d’économie du salut (le «jeu» de la grâce divine et de l’action humaine, à l’échelle individuelle et à l’échelle cosmique), de Rédemption (rachat), de «remise de dettes» (le Notre Père : dimitte nobis debita nostra, sicut …) ce n’est certainement pas un hasard ou une facilité de langage. La maison fait crédit, mais pas indéfiniment (Mat 10,28). Aristote éclairé par l’Evangile a permis à saint Thomas d’Aquin et aux scolastiques d’élaborer une doctrine économique (sens du travail, rôle de l’économie dans la société, juste prix, juste salaire, justice sociale commutative et distributive, association du capital et du travail, devoirs de l’employeur à l’égard de l’employé[1] etc.) parfaitement cohérente et pertinente encore aujourd’hui, dans ses principes. Les Franciscains et les Dominicains, bientôt relayés par les Jésuites, ont puissamment contribué à cadrer l’activité financière et bancaire du Moyen Age et de la Renaissance. Et pour cause : les Franciscains devaient concilier une vie pauvre avec la détention obligée de quelques biens terrestres. Cela leur valut des démêlés avec la Papauté. D’où l’approfondissement de la différence entre nue-propriété et usufruit, qui est en prise directe avec la notion de propriété privée dans la doctrine sociale de l’Eglise catholique : la propriété privée est légitime dès lors qu’elle est conçue et vécue comme une gérance de biens à destination universelle, et non comme accumulation solipsiste. L’intitulé même de la parabole sur «le pauvre Lazare et le mauvais riche» (saint Luc 16,19-31) montre clairement qu’il existe aux yeux du Christ et de son Eglise de bons riches : sinon on nous aurait parlé de Lazare et du riche, tout simplement. La différence entre pauvres matériels et pauvres en esprit, bons et mauvais riches, réside dans l’attitude par rapport aux biens matériels : en être détachés ou pas, les considérer comme un dû ou pas, se considérer comme gérant ou propriétaire. Différence qu’on retrouve dans Péguy quand il distingue misère et pauvreté.

    A côté des auteurs spirituels, que nous allons étudier de plus près dans un instant, toute une littérature a proliféré autour de la transposition des Evangiles ou de la personne de Jésus-Christ à l’entreprise et à sa direction. Le meilleur y côtoie le pire. Le pire est la réduction abstraite ou au contraire purement émotionnelle, d’une doctrine qui concerne l’homme et sa destinée terrestre et éternelle, fournissant une explication du monde on ne peut plus globale (certains diraient holistique), à des méthodes de management orientées vers la pure efficacité opérationnelle et matérialiste. L’un n’exclut pas l’autre, mais cela revient à replier un espace à trois dimensions (au moins !) sur une simple droite, avec l’appauvrissement voire la distorsion que cela suppose. Le meilleur est la transmission d’expériences vécues par des dirigeants chrétiens, moines ou laïcs, qui ont aligné leur pratique quotidienne et leur vision de l’entreprise sur l’anthropologie et la morale catholique.

    Certains auteurs n’hésitent pas à voir en Notre Seigneur Jésus-Christ une sorte de super-CEO ou d’hyper-Leader :

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    Le sermon sur la montagne- Carl Heinrich Bloch (1834-1890)

    -          Jesus CEO, Using Ancient Wisdom for Visionary Leadership, Laurie Beth Jones, Hyperion Books, 1995

    -          Jesus Entrepreneur, Laurie Beth Jones, 2002

    -          Jesus Manager, Helmut Schuler, August Dreesbach Verlag,2017

    -          Comment Jésus a coaché douze personnes ordinaires pour en faire douze leaders extraordinaires, Jean-Philippe Auger, Salvator, 2016

     

    C’est extraordinairement réducteur, mais cependant pas dénué d’intérêt dans la mesure où l’on ne perd pas de vue que les véritables enjeux sont ailleurs. Ce qui est critiquable, ce n’est pas de faire dériver de l’Evangile (et de la Tradition qui transmet ce dépôt de l’Evangile sans l’altérer ni le diminuer mais en l’expliquant) des principes de management ou de leadership, c’est de réduire Jésus-Christ à un manager, avec tous les contresens possibles que favorise une interprétation directe des textes. Les Pères de l’Eglise eux-mêmes se contredisent parfois mutuellement sur tel ou tel passage obscur à la seule raison (la parabole de l’intendant malhonnête (saint Luc 16,1-18), qui en a fait trébucher plus d’un, en est le parfait exemple).

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    «Tout pouvoir vient de Dieu  (Non est enim potestas nisi a Deo)» (saint Paul, Ro 13,1)

     

         2. Un coup d’œil sur la littérature «inspirée» d’origine catholique (appliquée au management)

    L’encadré ci-dessous propose un survol des principaux contributeurs dans ce domaine, sans prétention à l’exhaustivité. Dans cette bibliographie, la doctrine sociale de l’Eglise catholique (DSE) tient évidemment une place centrale. Elle remonte au moins à saint Thomas d’Aquin, qui rejoint fréquemment Aristote dans sa vision de la société (Cité) et de la justice sociale ; elle a pris de l’ampleur avec les révolutions industrielles. Léon XIII (Rerum Novarum 1891) est un des premiers – avec Marx ! – à proposer une pensée sociale et économique structurée et traitant des nouveaux enjeux économiques et sociaux. Ses successeurs, à l’occasion ou en prévision des crises successives (1929, 1950, 1962, 1991, 2005, 2014) ont «éclairé d’une lumière qui ne change pas»  (Benoît XVI) les situations particulières auxquelles a été confrontée l’humanité. Les fondamentaux de la DSE sont les suivants :

            •     tout pouvoir vient de Dieu (y compris celui de César) ; l’homme n’est pas sa propre cause ni sa propre loi ; la société devrait être organisée en conséquence ; l’homme est fait (naturellement, non pas contractuellement) pour vivre en société ;

         subordination des activités temporelles aux fins dernières (la vie éternelle) ;

        dignité particulière de la personne humaine quelle qu’elle soit (dignité qui tient à sa vocation divine) ;

        notion de bien commun, supérieur au bien particulier mais servant néanmoins celui-ci (ne pas confondre avec l’intérêt général qui est toujours le résultat d’un calcul) ;

        subsidiarité (ne pas confondre avec la subsidiarité «à l’envers» de l’Union Européenne) ;

        justice sociale (distributive et commutative) ;

        principe de solidarité ;

        légitimité de la propriété privée dès lors qu’elle est encadrée par le principe de destination universelle des biens (en d’autres termes on doit se comporter comme des gérants et non des propriétaires) ;

         notions de juste salaire, de juste prix ;

         importance des associations professionnelles par métiers (corporations)

         rôle des corps intermédiaires (collectivités locales et régionales, associations, corps de l’Etat etc.) et des corps naturels (entreprises…)

         condamnation de la spéculation (usure)

         etc. (voir le Compendium de la DSE cité dans l'encadré)

    On ne citera pas ici les Encycliques, allocutions pontificales aux chefs d’entreprise etc. ni les innombrables documents et organismes qui relayent la DSE (Doctrine sociale de l’Eglise catholique) et qui s’appliquent à l’entreprise. Le Compendium de la DSE 2005 reprend tout cet enseignement (sauf celui de Benoît XVI et de François qui lui sont postérieurs) :

     http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/justpeace/documents/rc_pc_justpeace_doc_20060526_compendio-dott-soc_fr.html 

     http://doctrinesocialeeglise.org/IMG/pdf/Synthese_du_compendium_de_la_Doctrine_Sociale_de_l_Eglise_-_Denis_Matschek.pdf 

     https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/7289/compendium-de-la-doctrine-sociale-de-l-eglise 

    Caritas in Veritate (2009) de Benoît XVI sur l’éthique des affaires (notamment), ainsi qu’Evangelii Gaudium (2013) et surtout Laudato ‘Si (2015) de François, qui a fait rugir le monde de la finance et de l’économie, s’inscrivent dans cette lignée.

    Le lecteur curieux de mesurer les évolutions de la DSE entre Pie XII et Jean-Paul II (autrement dit avant et après Vatican II) lira avec profit : La DSE par Mgr Guerry, Editions La Bonne Presse, 1960 ou, mieux, L’économie sociale selon Pie XII de Marcel Clément, NEL 1953.

    Pour ce qui est des liens entre DSE et RSE (responsabilité sociétale de l’entreprise), je me permets de renvoyer à mon site Hyperion LBC :  les-trois-sources-occidentales-de-la-rse-responsabilite-societale-de-lentreprise-developpement-durable-ethique-anglo-saxonne-des-affaires-doctrine-sociale-de-leglise-catholique/ 

    Ensuite, sans ordre particulier et sans souci d’exhaustivité:

    Ø  Association des économistes catholiques :

     http://www.academiecatholiquedefrance.fr/index.php/qui-sommes-nous/membressocietaires-institutionnels/69-association-des-economistes-catholiques-aec  

          et   http://www.aecfrance.fr/ 

    Ø  Le chef d’entreprise, Marcel Clément, NEL 1956

     

    Ø  Autorité et commandement dans l’entreprise, Louis Salleron, Entreprise moderne d’édition, éditions 1978 (original 1960)

     

    Ø  Les hommes acteurs dans la stratégie de l’entreprise, Yannick Bonnet prêtre (+ RIP), Editions Liaisons,1993

     

    Ø  Institut Philanthropos de Fribourg (directeur Fabrice Hadjadj) : https://www.philanthropos.org/  

     

    Ø  Proclero : Conférences Communauté saint Martin+ banque Meeschaert, sur l’éthique de l’économie et des affaires (promotion de la doctrine sociale de l’Eglise catholique) ( https://proclero.com/  )- conférences et actions associées à un fonds de partage géré par la banque Meeschaert pour la CSM.

     

    Ø  Cahiers Pro Persona : cahiers sur l’éthique de l’économie et de la finance, associé à Proclero ci-dessus ( https://www.propersona.fr/  )

     

    Ø  Tu ne convoiteras pas, du rôle de la cupidité dans la crise actuelle, Jean-Philippe Larramendy, Bayard 2013 (fortement inspiré par Benoît XVI, encyclique  Caritas in Veritate 2009)

     

    Ø  Lead with humility- 12 leadership lessons from Pope Francis, Jeffrey A. Krames -Amacom 2015

     

    Ø  Ichtus :  http://www.ichtus.fr/le-sens-chretien-du-travail/   (héritier jusqu’à un certain point de la Cité catholique de Jean Ousset ; voir aussi l’AFS d’Arnaud de Lassus (+) et Civitas)

     

    Ø  Collège des Bernardins : colloques et travaux sur l’entreprise : https://www.collegedesbernardins.fr/recherche/economie-et-societe  

    et par exemple L’entreprise, point aveugle du savoir, Colloque de Cerisy 2013, Editions Sciences humaines 2014

     

    Ø  Catho de Paris (ICP): https://www.icp.fr/   voir par exemple la sélection :

     https://www.icp.fr/servlet/com.jsbsoft.jtf.core.SG   ; chaire Bien commun, https://www.icp.fr/recherche/chaires-et-instituts/chaire-bien-commun-45648.kjsp  , chaire Ethique et Finance https://cef.hypotheses.org/  

     

    Ø  Le Travail invisible, Pierre-Yves Gomez, François Bourin 2013

     

    Ø  Philippe de Woot (belge) : Lettre ouverte aux décideurs chrétiens en temps d’urgence, Fragments de sagesse pour dirigeants d’entreprises, Lethielleux-DDB-2009 ; Repenser l’entreprise : compétitivité, technologie et société, rendre à l’action économique ses dimensions éthique et politique, Académie royale de Belgique, 2013 ; RSE : faut-il enchaîner Prométhée, Economica, 2005

     

    Ø  Cécile Renouard (assomptionniste) : Ethique et Entreprise, Editions de l’Atelier 2013 ; avec Gaël Giraud (jésuite) 20 propositions pour réformer le capitalisme, Flammarion 2009

     

    Ø  Gaël Giraud sj : L’illusion financière, Editions de l’Atelier 2014 ; 20 propositions etc. avec Cécile Renouard

     

    Ø  Il serait beaucoup trop long de détailler les pratiques et l’impact du catholicisme social du XIXème au XXIème siècle, de Léon Harmel à François Michelin en passant par le bienheureux Philibert Vrau, Michel Albert, Etienne Wibaux et bien d'autres encore (voir aussi CFPC puis EDC)

     

    Ø  Les Ateliers Buguet à Montligeon (Règle d’Or des entreprises), de l’abbé Buguet (https://montligeon.org/qui-sommes-nous/au-service-de-cette-mission/les-ateliers-buguet/ )

     

    Ø  Opus Dei : sanctification du travail : http://opusdei.org/fr-fr/article/sanctification-du-travail/   ; http://www.fr.josemariaescriva.info/article/sanctification-du-travail   

     

    Ø  Ethique et Investissement, fondé en 1983 par sœur Reille (premier fonds d’investissement à impact environnemental puis élargi à l’éthique, donc ISR) : http://www.ethinvest.asso.fr/  

     

    Ø  Dans le prolongement du catholicisme social, les EDC Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (https://www.lesedc.org/ ), le MCC Mouvement des Cadres Chrétiens (http://www.mcc.asso.fr/ )  , l’ACI Action catholique des milieux indépendants (http://www.acifrance.com/ )

     

    Ø  Les EDC relèvent d’une organisation plus vaste, l’UNIAPAC (Union internationale Chrétienne des Dirigeants d’Entreprise, International Christian Union of the Business Executives, aujourd’hui œcuménique mais à l’origine Associations Patronales Catholiques) : http://www.uniapac.org/home/Foundation  . Michel Albert (Les 2 capitalismes…), Etienne Wibaux en furent présidents

     

    Ø   L'Acton Institute s’occupe entre autres d’économie et d’entreprise sous un angle chrétien libéral : https://acton.org/  

     

    Ø  du côté des libéraux toujours, citons Raoul Audouin (membre de la société du Mont Pèlerin aux côtés de Friedrich Hayek), chrétien convaincu dans la lignée économique d’un Frédéric Bastiat : https://www.wikiberal.org/wiki/Raoul_Audouin  ; voir aussi http://stelladuce.typepad.fr/raoul_audouin/Accueil.html  

     

    Ø  Les Béatitudes du chef d’entreprise, texte d'André Courtaigne, 2005, Café Théologique Rouen

     

    Ø   Pierre de Lauzun (banquier, économiste catholique et fin connaisseur de la pensée économique et financière de l’Eglise au Moyen-Age et à la Renaissance) : de nombreux ouvrages chrétiens tels que Le chrétien, l’Evangile et l’Argent ; Finance, un regard chrétien etc . Voir son blog http://www.pierredelauzun.com/  

     

    Ø  Invitation au leadership authentique, développez un style de management personnel, efficace et durable, François-Daniel Migeon, Eyrolles, 2013- Migeon est le fondateur du Thomas More Leadership Institute et de Thomas More Partners

     

    Ø  Virtuous leadership- an agenda for personal excellence- Alexandre Havard- Scepter Publishers (2007)- Alexandre Dianine-Havard se réclame d’une part d’Alexandre Soljenitsyne, d’autre part de saint Jose Maria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei. Il a fondé le réseau mondial des Instituts du Leadership Vertueux, http://hvli.org/fr/  .

     

    Ø  il serait injuste d’oublier le protestant Max Weber et son célébrissime L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904 et 1905), ainsi que sa Sociologie des religions (1910 à 1920)

     

    Ø     de même, Michael Novak avec son Ethique catholique et l’esprit du capitalisme, 1993

     

    Ø Saint Ambroise Autpert (VIIIème siècle): https://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20090422.html  

     

    Ø  et bien d’autres encore…

    …sans compter des «chrétiens du seuil» : comme Charles Péguy (L’Argent, Cahier de la Quinzaine 1913) ou Simone Weil (voir par exemple «Simone Weil, une philosophie du travail», de Robert Chenavier, Cerf, La nuit surveillée, 2001)

     

    Nul doute qu’un lecteur attentif complétera sans effort cette liste, merci de m’écrire à contact@hyperionlbc.com

     

     3. L'apport de la Règle de saint Benoît à l’entreprise

     

    3.1 Là aussi, nombreux sont les moines, vivant sous la Règle (bénédictins et branches rattachées, trappistes, cisterciens et leurs consoeurs) qui ont partagé leur expérience, ainsi que les entrepreneurs qui ont éclairé leur action par la sagesse bénédictine et en ont fait profiter leurs contemporains. Comme on le voit dans l’encadré ci-dessous, des chefs d’entreprises se sont inspirés et s’inspirent toujours directement de la Règle pour exercer leurs responsabilités.

     

    • *      L’âme de tout apostolat, Dom Chautard (trappiste),1915, ré-édité en 2004, Traditions Monastiques (et d’autres) ; aborde d’une manière générale l’équilibre nécessaire entre la contemplation et l’action, et les dangers de l’activisme
    • *      En quête de sens, du Père Marie-Pâques (trappiste) (éditions Abbaye de Lérins, 2012)
    • *      L’art de décider en vérité, Dom Guillaume Jedrzejczak (trappiste) et surtout Sur un chemin de liberté, commentaire de la Règle de saint Benoît jour après jour, Anne Sigier 2006
    • *      Dom Ludovic de Besse, premier moine banquier (Brignoles, Toulouse, Angers 1878)
    • *      Le monastère au travail, Le royaume de Dieu au défi de l’économie, Isabelle Jonveau, Bayard 2011 ; thèse de doctorat 2009 sur l’économie et le travail dans les monastères.
    • *      Quand les décideurs s’inspirent des moines (toutes religions confondues, entre autres bénédictins), Sébastien Henry, Dunod 2012
    • *      Les 12 Règles de Vie de l’Entreprise, tirées de la Règle de saint Benoît (Dom Didier Le Gal osb, abbaye Saint-Wandrille de Fontenelle)
    • *      L’Ethique ou le Chaos, Dom Hugues Minguet osb et Jean-Louis Dherse, Presses de la Renaissance 2007
    • *    Institut Sens et Croissance fondé en 2001 par Dom Hugues Minguet osb, dans le prolongement du Centre Entreprises de Ganagobie 
    • *      Premier Cercle : http://www.premiercercle.com/index.php?item=event-details&ide=236  (avec Pierre-Yves Gomez) ou encore  http://www.premiercercle.com/index.php?item=event-details&action=program&ide=94   (avec Emmanuel Faber)
    • *      La règle de saint Benoît, un traité moderne de management, Emmanuel Faber, conférence Premier Cercle aux Bernardins, 21/10/2009
    • *      Vocational Business, Thomas Jauffret (investisseur et chef d’entreprise : Vocatio & Co, http://www.vocatioandco.fr/ )
    • *      Dompsure Consulting : http://www.discerner.fr/  (recrutement, accompagnement et coaching)
    • *     Le prolifique bénédictin allemand Anselm Grün osb: (Management et accompagnement spirituel, Diriger les hommes et les éveiller à la vie, Le Moine et l’Entrepreneur avec Jochen Zeitz, alors dirigeant de Puma), etc.
    • *      Le travail et la règle bénédictine, Pierre-Yves Gomez (voir aussi Le travail invisible et autres ouvrages ainsi que les conférences Premier Cercle)
    • *      Dom Besse osb : Le moine bénédictin, Librairie de l’art catholique, Paris 1920
    • *      La Règle de saint Benoît : aux sources du droit, Gérard Guyon, Dominique Martin-Morin 2012

     

     

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    L’abbaye Saint-Wandrille de Fontenelle (76) - fondée en 649

     

    3.2  La Règle de saint Benoît (v.480-v.547), inchangée (à quelques iota près) depuis mille cinq cents ans, a permis à des groupes humains sous toutes les latitudes de mener (spirituellement et matériellement) une vie communautaire stable, durable et féconde. 

    Une abbaye est une société d’hommes (ou de femmes, mais pas les deux à la fois, c’est une des quelques différences importantes avec l’entreprise) venus d’horizons très divers, qui partagent le même désir de consacrer leur vie entière, en communauté, à la sequela Christi prise au pied de la lettre ; autrement dit à la mise en œuvre la plus parfaite possible humainement, avec la grâce de Dieu, de l’exigence : «Celui qui veut être mon disciple, qu’il se renonce, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive/ Si quis vult post me venire, abneget semetipsum : et tollat crucem suam cotidie et sequatur me.» (saint Matthieu 16,24). C’est la fin prochaine du moine. Sa fin dernière, pour laquelle il met toutes les chances de son côté, c’est son salut et la prière pour le salut des hommes. Pour cela, les moines ajoutent aux trois vœux religieux usuels (pauvreté, chasteté et obéissance) un quatrième vœu de stabilité, sous l’autorité d’un Abbé. Saint Benoît, patriarche des moines d’Occident, n’a pas de mots trop durs pour les gyrovagues et les sarabaïtes, autrement dit ceux qui, instables, sont à eux-mêmes leur propre règle, au gré de leurs humeurs. Peut-être dans une tentative de transposition, les adeptes de la mobilité fonctionnelle et géographique frénétique, ainsi que les consultants ou les managers de transition doivent-ils se sentir visés …

    Une entreprise est également une société organisée et régulée d’hommes/femmes, d’horizons et de talents complémentaires (et non identiques, on n’est pas dans le communautarisme), qui poursuivent un but commun par la mise en commun de ressources et de talents complémentaires. Comme l’abbaye et comme toute société, elle a besoin d’une autorité, de valeurs et de règles partagées, d’une organisation et de processus. A la différence de l’abbaye, les personnes qui la composent vivent simultanément dans d’autres sociétés (familles ou proches, associations, bref la vie privée et sociale), tandis que la vie entière du moine est centrée sur l’abbaye et ses frères (resp. sœurs). La fin prochaine de l’entreprise est de fournir des biens et des services utiles à des clients solvables, de façon profitable ; sa fin dernière c’est de contribuer, en interne comme en externe, au bien commun de la société et aux biens particuliers des individus.

    Il n’est donc pas absurde au vu de cette analogie, de proposer à l’entreprise l’acquis de 1500 ans d’expérience dans des cultures et des contextes extraordinairement variés du moins ce qui est transposable. D’autant que les fils de saint Benoît (au sens large) ont toujours été très engagés dans la vie économique et sociale, pratiquant la RSO (responsabilité sociétale des organisations) bien avant l’heure. Voir par exemple (parmi mille autres références) J. Décarreaux, Les moines et la civilisation en Occident, Paris, Arthaud Signe des temps, 1962 ou encore Dom Besse osb, Le moine bénédictin, Paris, Librairie de l’art catholique, 1920.

    Parmi les grandes règles monastiques (saint Basile, saint Benoît, saint Augustin, saint Bruno notamment), il semblerait que soit celle de saint Benoît qui propose les transpositions les plus fécondes à l’activité économique. Comme on le sait, Franciscains et Dominicains, qui ont beaucoup enseigné et œuvré dans le domaine de l’économique, ne sont pas des moines mais des religieux d’ordres prêcheurs ; ils vivent sous des règles différentes. Par vocation, ils ne font pas vœu de stabilité. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont rien à dire à l’entreprise, saint Thomas d’Aquin (dominicain) le premier.

    Faute de connaissance du  monachisme oriental et du monachisme orthodoxe on n’en parlera pas ici. Le terme "moine" est utilisé également pour désigner les bonzes ou autres pratiquants de disciplines spirituelles et ascétiques (extrême-)orientales, mais n'a pas le même sens.

     

    3.3  Sur un chemin de liberté, commentaire de la Règle de saint Benoît jour après jour, de Dom Guillaume Jedrzejczak (trappiste, Abbé du Mont des Cats), Anne Sigier 2006 se lit assez facilement et est assez accessible à des transpositions au management et à la gouvernance (lire notamment :

    -          tout le chapitre 2 « Qualités requises pour le Père Abbé » et tout le Chapitre 3 « La réunion des Frères en conseil » pp.51 à 81)

    -           le chapitre 4 « Quels sont les instruments pour bien agir » p 95 et sq,

    -          et  le chapitre 31 «Des qualités requises du Cellérier du monastère», pp. 260 à 266

    On notera que saint Benoît, fin connaisseur de l’âme humaine, s’attarde assez longuement sur les précautions à prendre pour que CEO & Deputy CEO ou bien DG et DG-adjoint, constituent un tandem aussi harmonieux que possible (visiblement, ça ne coule pas de source) : chapitre 65 «Du Prieur du monastère», pp 427 à 433, un des plus pessimistes de la Règle.)


    Pour qui est intéressé, le commentaire de la Règle de saint Benoît par l’abbé Simon à l’usage des oblats (préface de Dom Pierdait osb, Vitte 1935) peut être lu avec profit.

    N’étant pas moine (la Règle, comme les Exercices dont nous parlerons plus bas, ne se lit pas, elle se vit), je me garderai d'approfondir davantage le commentaire et me limiterai à citer deux passages qui me paraissent fournir des clés de compréhension utiles de ce que peut être la vie monastique :

    « Se tenir à l’écart des affaires du monde et ne rien préférer à l’amour du Christ » (IV,21)

    « Car c’est alors qu’ils sont vraiment moines, quand ils vivent du travail de leurs mains, comme nos Pères et les Apôtres. » (XLVIII, 8)

     

    Parmi les transpositions de la RB à l’entreprise mentionnées dans l’encadré ci-dessus, on développera ici à titre d’exemple les 12 Règles de Vie de l’Entreprise, élaborées par l’abbaye Saint-Wandrille de Fontenelle. Cette abbaye, outre des activités économiques usuelles dans toute abbaye bénédictine, a poussé assez loin l’implication dans le monde économique et de la finance, dans le but précisément de propager les enseignements de la doctrine sociale de l’Eglise à travers le prisme de la Règle de saint Benoît (ou peut-être l’inverse ? savoir dans quel ordre la lumière de l’Evangile traverse ces deux vitraux n’est peut-être pas indispensable.) L’auteur de cet article a participé à ces travaux ainsi qu’à la mise en œuvre des 12 RDV dans le cadre d’évaluations de gouvernance et de management d’entreprise ainsi que de due diligence. Cette transposition est l’œuvre de moines ayant l’expérience de la gestion d’entreprise et de laïcs issus de l’industrie et de la finance, et s’intéressant à la vie monastique bénédictine. La pertinence des 12 RDV a pu être vérifiée dans des contextes économiques et sociaux variés. L’expérience des membres de l’équipe de rédaction des 12 RDV (moines aussi bien que laïcs issus de l’entreprise) a permis de vérifier que la RB avait quelque chose d’utile à dire à peu près sur tous les enjeux humains et éthiques de l’entreprise. La méthode de discernement bénédictine (discretio) s’avère utile, autant que celle de saint Ignace dans les Exercices spirituels, pour la résolution des dilemmes éthiques, très courants dans l’entreprise (choisir entre deux biens ou deux maux apparents, ayant chacun leurs avantages et leurs inconvénients).

     Les 12 RDV ont été commentées dans un article récent de Dom Didier Le Gal osb dans la revue Gesta (n°85, janvier-mars 2018) de l’abbaye. Aussi nous nous contenterons de reprendre les passages principaux de son article. On peut se les procurer soit auprès de l'abbaye  soit par mon intermédiaire: contact@hyperionlbc.com  ou bien en téléchargeant ici.

     

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    Cloître de Saint-Wandrille (XIVème siècle)

     

    Les fils conducteurs de la Règle (écrite dans le chaos qui succéda à la chute de l’Empire romain, la Règle fut à l’origine du lent retour de l’Occident à la civilisation) sont pour l’essentiel :

     

    v  Le souci du bien personnel de chacun

    v  le silence, gage d’une véritable écoute

    v  l’obéissance, qui n’est pas servilité

    v  la parole libre et respectueuse

    v  l’humilité, qui n’est pas mépris de soi mais réalisme

    v  le discernement et la mesure en toutes choses

    v  l’art de gouverner (car gouverner est un art et non une technique)

    v  la figure du dirigeant, représentant du Christ donc serviteur

    v  la confiance de principe et non la défiance de principe

    v  la recherche d’une paix qui n’est pas un vague compromis mais la «tranquillité de l’ordre» (saint Augustin)

    v  la stabilité.

     

    Le rôle du travail dans le développement personnel et collectif de l’homme est également fondamental. La journée monastique s’articule bien sûr autour de l’office divin, et les autres activités (prière et méditation personnelle, travail, accueil, repas et sa préparation…) sont subordonnées à la prière commune ; mais le tout est parfaitement équilibré… et remarquablement efficace voire efficient.

    Les 12 Règles de Vie se proposent d’aborder tous les enjeux et pratiques de l’entreprise :

     

    *      Vie collective

    *      Rôle du dirigeant, notion d’autorité

    *      Responsabilité et relation à l’autre, aux parties prenantes

    *      Gouvernance et processus de décision

    *      Prise en compte des écarts, erreurs, échecs… dans une logique de progrès de vie

    *      Rôle de l’entreprise dans son environnement

    *      Relation juste à la création à travers l’environnement

    *      Relation au temps dans l’entreprise

    *      etc.

     

    Les 12 RDV ont été rédigées dans un langage volontairement non-confessionnel, mais en rendant visibles les apports spécifiques de l’Evangile et de la Règle (bien commun, humilité, discernement etc.)

    Elles ont été précédées d’une réflexion sur l’éthique des affaires, et ensuite confrontées méthodiquement aux valeurs les plus courantes qu’on trouve dans les chartes d’entreprise. Toutes les dimensions de l’entreprise ainsi que les grandes fonctions et les processus principaux (au sens ISO) ont été croisés avec les 12 RDV. De même, les principales problématiques éthiques (corruption, conflits d’intérêts, équilibre entre vie privée et professionnelle, recrutements et licenciements etc.) ont été passées au crible.

    Comme on l’a dit plus haut, les 12 RDV ont permis de créer un outil opérationnel d’évaluation éthique/ RSE (en fait, ESG+) : grille d’analyse et de cotation, permettant de réaliser une due diligence, un diagnostic, un audit, débouchant sur un plan de progrès continu dans une logique de vie et de développement. Cet outil a été et est actuellement utilisé régulièrement. HYPERION LBC SAS assure ce type d'interventions et la mise en oeuvre de ces outils.

    L’expérience monastique, économique et humaine qui est récapitulée dans les 12 RDV rejoint la conviction, de plus en plus étayée par des preuves statistiques, qu’éthique et performance économique (notamment profitabilité, mais pas uniquement) vont de pair. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle sont arrivés les auteurs du rapport Notat- Senard , récemment mis à contribution par le gouvernement pour contribuer à l’amélioration de la compétitivité des entreprises françaises. Mais les 12 RDV n’ont pas de frontières !

     

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    © Scott Adams_Dilbert.com

     

         4. Les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola

    Le discernement est à la fois une vertu et une action : il faut du discernement pour opérer un discernement correct ! Surtout quand il s’agit de choisir entre deux biens apparents et non pas entre un bien et un mal apparents (sinon c’est facile, c’est juste une question de volonté). Joseph L. Badaracco Jr, professeur de «business ethics» à Harvard, a remarquablement traité des dilemmes éthiques dans «Defining Moments, When Managers Must Choose between Right and Right», Harvard Business School Press, 1997.

    Il y a tout ce qu’il faut dans la Règle de saint Benoît et dans ses commentaires autorisés, ainsi que dans l’expérience accumulée par les Bénédictins, pour savoir comment opérer un discernement (discretio) aussi sûrement que possible. On peut s’en convaincre en s’imprégnant des pratiques induites par la Règle, mais aussi en lisant, par exemple :

    *      Eloge de Saint Benoît (pour le 1500ème anniversaire de sa naissance) - Dom Basil Hume osb- Editions de Solesmes 2010

    *      Mansuétude, voie de paix, d’Anna Maria Cànopi osb- Médiaspaul 2010

    Les Chartreux aussi ont fait profiter le monde de leur expérience (par exemple Le discernement des esprits, un chartreux, Presses de la Renaissance, 2003).

     

     

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    Saint Ignace de Loyola (1491-1556)

     

    Cependant, si la pratique des Exercices spirituels du fondateur de la Compagnie de Jésus, pépinière de saints (non la seule), a été recommandée par 38 papes (de Paul III (lettre apostolique de 1548) au pape jésuite régnant actuellement, en passant par Pie XI avec l’encyclique- excusez du peu-  Mens Nostra 1929), ce n’est pas sans raison : c’est parce qu’ils sont adaptés aussi bien à la vie des laïcs qu’à celle des religieux et parce qu’ils ont montré leur efficacité remarquable. Le passé mondain et surtout militaire d’Inigo est sans doute pour quelque chose dans leur efficacité pédagogique, même si les Exercices ont été inspirés par plus grand(e) que lui.  Cette gymnastique spirituelle et mentale (ou plutôt ce sport de combat spirituel) révèle une finesse psychologique étonnante et inépuisable, en situation de décision stratégique ou de crise. Ils servent principalement à préparer par le discernement une décision engageant une existence entière. Le militaire dans l’âme qu’était Ignace de Loyola nous fait retrouver méthodiquement des outils familiers aux entreprises (une autre source principale d’inspiration stratégique et managériale de l’entreprise est l’armée ! voir par exemple Penser la guerre, penser l'économie de Christian Schmidt, Odile Jacob 1991) :

     

    1. *      analyse comparative multicritères (élection)
    2. *      plan de progrès continu pluriannuel
    3. *      approche «projet» (management par objectif)
    4. *      distinction entre but, voies et moyens, besoin et solution(s)
    5. *      examen d’une question sous tous ses aspects
    6. *      la réflexion (contemplation) au service de l’action
    7. *      capacité à prendre le point de vue d’un autre
    8. *      vision globale et action locale
    9. *      savoir se taire pour mieux écouter
    10. *      etc.

     

    Le lecteur curieux d’en savoir plus trouvera les meilleures réponses dans la pratique personnelle des Exercices (il y a des retraites de saint Ignace pour tous les goûts et pour toutes les «sensibilités» (aussi bien des prédicateurs que des retraitants), mais une chose est certaine : plus on interprète et adapte Ignace, plus on diminue l’utilité naturelle et surnaturelle des Exercices. Il faut l’accepter tel qu’il est et les accepter tels qu’ils sont, ne varietur). L’auteur n’étant pas jésuite ni CCR n’ira pas plus loin ici. On aura compris que le but premier des Exercices (voir le Principe & Fondement, § 23) n’est certainement pas d’améliorer ses pratiques managériales, mais un retraitant averti récoltera au passage quelques bonnes bases de réflexion et d’action pour son quotidien professionnel.

    La littérature sur le sujet (de la transposition aux affaires) est probablement moins vaste que celle concernant la Règle de saint Benoît, cependant on citera par exemple:

    *      Management Exercices, dérivés des Ignatian Exercices, notamment University of San Francisco, University St Thomas (St Paul Minnesota),

    *      Exercices spirituels pour managers, Etienne Perrot sj (DDB, 2014)

    *      Le discernement managérial, entre contrainte et conscience, Etienne Perrot sj, DDB 2012

    *      L’art de décider en situations complexes, Etienne Perrot sj (DDB, 2007)

    *      Discerner pour décider, Bernard Bougon sj et Laurent Falque, Dunod Stratégie& Management,2014

     

     

     «Exercices spirituels pour managers» d’Etienne Perrot propose une transposition méthodique (et non une application directe et mécanique) de l’anthropologie ignacienne au management : «Faire l’épreuve du réel dans le contexte particulier de sa responsabilité.» On notera enfin que les Exercices s’adressent autant au «coach» (le directeur spirituel qui fait pratiquer les Exercices) qu’au manager (le retraitant).

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    © Voutch

     

     

    1. Saint Bernard de Clairvaux : Traité de la considération

    Saint Bernard fut un des hommes les plus actifs et influents de son temps, parce que c’était un homme de prière et d'ascèse. Il fut consulté par la plupart des gouvernants de la Chrétienté. Dans son De Consideratio, il explique sans ménagement à son ancien moine devenu le pape Eugène III, quels sont les écueils (l’orgueil et la dispersion) et les grandeurs (servir) de sa mission de chef de la Chrétienté. Toutes choses qui trouvent des échos étonnamment actuels dans les entreprises. Les conseils de saint Bernard se répartissent en quelques grandes catégories:  

     

    v  Ce qui relève de l’humilité (au sens “réalisme” du mot)

    v  Ce qui concerne l’autorité (au sens propre «faire grandir», «servir et non être servi», etc.)

    v  La gouvernance, la subsidiarité, le discernement

    v  Ce qui est lié aux quatre vertus cardinals (prudence, justice, force, tempérance) dans l’exercice du management

    v  et enfin la prévention des dangers de l’activisme.

     Quelques illustrations:

    Ø  «Que la faible durée des pontificats [de tes prédécesseurs] t’annonce la brièveté de tes propres jours…car, c’est l’évidence même, tu suivras dans la tombe ceux que tu as suivis sur le trône.» (Lettre CCXXXVIII)

    Ø  «Apprends que, pour ce travail, tu as besoin d’une houe et non d’un sceptre.» (Livre II)

    Ø  «J’en arrive à ceux qui siègent à tes côtés, à ceux qui t’aident. Ceux-là ne te quittent pas, ce sont des intimes. Aussi bien es-tu, s’ils sont bons, le premier à profiter de leurs qualités, comme tu es le premier à souffrir de leurs défauts, s’ils sont mauvais… certains d’entre eux n’ont pas été choisis par toi, mais t’ont choisi [saint Bernard parle ici des cardinaux]. Cela n’empêche qu’ils ne disposent d’aucun pouvoir que tu ne leur aies, soit concédé, soit permis…. Tiens-toi pour responsable de tout ennui dû à quelqu’un qui, sans ta permission, ne peut rien faire.» (Livre IV)

     

     

     

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    Saint Bernard de Clairvaux (v.1090-1153)

     

    1. Apports managériaux d’autres spiritualités : un survol de l’Orient

     

    Nous espérons avoir donné un aperçu correct de quelques apports de la spiritualité chrétienne, notamment monastique, à la gouvernance et au management des entreprises. Nous espérons surtout avoir donné envie au lecteur d’approfondir la question.

     Il est temps de terminer par un coup d’œil sur quelques spiritualités orientales. Dans le catholicisme, oriental signifie en pratique « moyen-oriental » et cela date du grand schisme de Constantinople (1054). Ici, c’est des sphères hindoue et asiatiques qu’il est question. Par prudence on se contentera d’une petite bibliographie, car le terrain est au moins aussi touffu et complexe que la spiritualité catholique ! La question des convergences et divergences entre l’éthique catholique des affaires et les éthiques orientales (confucéennes, bouddhistes notamment) est traitée dans d’autres articles. On signalera, malgré des simplifications parfois abusives, un site intéressant à cet égard : Reingex, http://fr.reingex.com/Religion-Etique-Affaires.shtml de même que l’article https://journals.openedition.org/assr/1050?file=1 .

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

     

    v  Quand les décideurs s’inspirent des moines (toutes religions confondues), Sébastien Henry, Dunod 2012

    v  14ème Dalaï Lama : The Art of Happiness at Work, Hodder & Stoutghton, 2003 [voir aussi les écrits et conférences de Matthieu Ricard]

    v  Buddhist Ethics, a very short introduction, Damien Keown (Oxford University Press, 2005)

    v  Buddhist ethics, Hammalawa Saddhatissa, (Wisdom Publications, Boston, 2003) (bouddhiste Theravada)

    v  Business and the Buddha : doing well by doing good, Lloyd M. Field, préfacé par le Dalaï-Lama (Wisdom Publications,Boston ,2007)

    v  Managing Mindfully, Mathieu Peeters, 1996 (https://docuri.com/download/managing-mindfully-buddhism-and-business-owner_59ae4a4cf581710a6201ac8f_pdf)Small is Beautiful, E.F Schumacher, new York Harper & Row 1975 ; ou Small is beautiful, economics as if people mattered, E. F Schumacher, Abacus,1973 

    v  Zen and creative management, Albert Low, New York Anchor Press 1976

    v  Zen at work, Les Kaye New York Crown Publishing 1996

    v  The Zen Manager, Raven Walker, San Jose Writer’s Club Press 2000

    v  Enlightened management, Bringing Buddhist Principles to Work, Donna Whitten & Akong Tulku, Berkeley1999

    v  Putting Buddhism to Work, a New Approach of Management and Business,  Shinishi Inoue, Tokyo Kodansha Int’l 1997

    v  Building a Business the Buddhist Way, Larkin, Berkeley 1999

    v  What Would Buddha Do at Work ? Metcalf & Gallagher Hataley, Berkeley Seastone 2001

    v  The Zen Way to Be an Effective Manager, Denise Rose (Radha), London Mercury Books 1991

    v  Work as a Spiritual Practice, Richmond, New York Broadway Books 1998

    v  Approche bouddhiste de la crise économique, lama Denys Rimpoché et lama Lhündrup-6ème United Days Vesak- Bangkok 2009.

    v  Un nouveau modèle économique - Amartya Sen- Odile Jacob 2000 (cite à plusieurs reprises des maîtres bouddhistes et hindouistes, notamment Ashoka et Kautilya)

    v  Une mention spéciale pour Les employés d’abord, les clients ensuite -Vineet Nayar-Diateino, 2011. Même si c’est probablement le plus occidentalisé des livres énumérés ici…

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    v  Traité de l’efficacité, François Jullien, Poche Essais, 2002 (comparaison entre les visions occidentales et chinoises, notamment confucéenne, de la relation au monde et de l’efficience – à rapprocher entre autres de l’ISO 9001 et de la roue de Deming)

    v  The Influence of Confucian Values on Management Control in a State-Owned Chinese Enterprise in Beijing, Laulusa & Eglem,ESCP-EAP, 2006

    v  Confucian Business Ethics and Economy, Lam, Hong Kong Baptist University School of Business, Department of Economy 2002

    v  A Book of Five Rings (Gorin No Sho, Bushi-dô), Musashi Miyomoto, 1982

    v  Time Bushido: The Code of Ethics and Principles behind Time Management to Restore Productivity and Maximize Your Time, Isaia Conward, e-book

    v  La Tao Entreprise, performance globale et harmonie, Laurent Château, De Boeck Editions 2014

    v  Le Qi Gong dans l’entreprise, Laurent Château, Editions Chariot d’Or, 2014

     

    v  On a pris ici comme référence sur la religion bouddhiste le livre : Le Bouddha et ses disciples, 27 textes tirés du Canon bouddhique, de Môhan Wijayaratna (Cerf,1990), ainsi queLa Parole du Bouddha, de Nyâtatiloka, (Adrien Maisonneuve, 1978)

    Entreprises inspirées: sources chrétiennes et orientales

    Businessmoine

     

     
        Merci de m’avoir suivi jusqu’ici. Reconnaissons maintenant à Richard Barrett et à Frédéric Laloux d’avoir employé bien avant nous l’expression “entreprise inspirée”: L’entreprise inspirée par les valeurs, libérer le potential humain pour une durable, Deboeck Editions 2017 et Reinventing Organizations, vers des communautés de travail inspirées, Diateino 2015. Ces initiatives trouvent un écho dans le colloque mentionné en introduction, à la Maison des sciences de la gestion se tenait jeudi 22 mars sur le thème temps et place de la spiritualité en gestion  à la Maison des sciences de la gestion (voir le programme ici). Y compris "Oser la spiritualité en tant que dirigeant". 

          L’article qui précède aura atteint son but s’il vous a aidé à découvrir comment compléter la question par d’autres sources d’inspiration, y compris pour "oser la spiritualité en tant que dirigeant". On est toujours le dirigeant et le dirigé de quelqu'un!

     

                                                                                                  Dimanche des Rameaux, 25 mars 2018

     

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    [1] Parmi les quatre péchés qui crient vengeance devant Dieu, et qui sont toujours d’actualité, deux concernent l’économie : l’oppression du faible et la retenue du salaire de l’ouvrier. Ca fait 50%. Cela remonte à l’Ancien Testament donc aux Hébreux, le plus petit des peuples à l’époque mais le seul à avoir atteint (par inspiration divine, non par ses qualités propres) ce niveau éthique. Par exemple les années jubilaires étaient une occasion de remise de dettes et de captivité. Même Rome et la Grèce n’avaient pas atteint ce niveau de moralité collective (au moins dans les lois sociales).

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