• Le christianisme est-il à l'origine du capitalisme? 6. La question des corporations de métiers

    Il se trouve que l’Occident (Europe puis Amérique du Nord) a connu jusqu’au XXème siècle un essor intellectuel, matériel et économique sans précédent ni équivalent dans les autres cultures ou civilisations. Or c’est en Occident que s’est développé un type de société bien particulier, la Chrétienté, avant de se disséminer dans le reste du monde. Beaucoup (pas tous, loin de là) y voient un rapport de cause à effet : l’enseignement de Jésus-Christ transmis par l’Eglise catholique a permis, entre autres (ce n’est pas son but premier), un usage systématique et rigoureux de la raison (par opposition à la pensée magique), marqué du sceau du réalisme. De ce fait, l’Occident a bénéficié d’une efficacité sans équivalent dans la compréhension progressive et la domestication partielle de la nature ; non sans excès et déviances, souvent.  Il est donc tentant de se demander (nous ne sommes pas les premiers) si le régime économique appelé capitalisme, tel qu’il s’est développé sans interruption depuis le XVème siècle, est lui aussi une des conséquences du christianisme. La fréquence des références à la vie économique dans les Evangiles y incite également.

    Dans cette série d’articles, après avoir récapitulé les principales définitions du capitalisme et les principaux jalons et conditions de son émergence massive en Occident, nous essaierons de répondre à trois questions :

    -          le capitalisme, au moins dans certaines conditions, a-t-il été rendu possible par le christianisme ? bien plus, est-il une conséquence logique et inéluctable du christianisme, dans l’ordre économique ?

    -          est-il le meilleure régime économique d’un point de vue catholique ? peut-on le considérer comme un régime particulier de l’Economique, indépendamment des régimes politiques et sociaux ?

    -          peut-il y avoir un capitalisme durable sans que les principes sociaux chrétiens soient mis en pratique dans la société où il se déploie, même sous une forme atténuée ? La France contemporaine, officiellement indifférente religieusement, ainsi que la Chine post-maoïste (et post-impériale), ou encore le Japon, fournissent d’intéressants sujets d’observation.

    Premier article : De quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce que le capitalisme ?

    Deuxième article : Les facteurs d’émergence du capitalisme en Europe. Quelques dates-clés.

    Troisième article : Universalité potentielle du capitalisme et christianisme : le cas de la Chine et celui du Japon.

    Quatrième article : Que dit la doctrine sociale de l’Eglise catholique ?

    Cinquième article : Que disent les anti-capitalistes ? et qui sont-ils ? http://www.aecfrance.fr/le-christianisme-est-il-a-l-origine-du-capitalisme-5-que-disent-les-an-a132260010

    Ce sixième article approfondit la question épineuse des corporations de métiers, centrale dans l'analyse du capitalisme.

    6/ La question épineuse des corporations de métiers

                    Impossible de conclure sur la question de savoir si le capitalisme est un fruit secondaire du christianisme, sans revisiter rapidement la question des corporations de métiers : tous les papes (sans doute de façon plus atténuée ou sous des formes allusives, depuis Jean-Paul II) ont mis en avant le rôle fondamental des corps intermédiaires que sont les corporations de métiers dans l’économie et la vie sociale. Il ne saurait donc y avoir de capitalisme catholique sans corporations (et bien sûr sans les garde-fous et les régulations déjà longuement évoqués dans le 4ème article sur la doctrine sociale de l’Eglise). Or les corporations de métiers sont, en France au moins[1], insupportables à la République : elles ont été éradiquées par la Révolution, par des gens qui savaient parfaitement ce qu’ils faisaient en les détruisant, et jamais rétablies. C’est tout sauf un hasard. De plus, le nécessaire a été fait pour que le mot « corporatisme » soit suspect et déclenche un réflexe pavlovien péjoratif.

    C’est donc probablement là que gît le lièvre qui nous occupe.

     

    Le christianisme est-il à l'origine du capitalisme? 6. La question des corporations de métiers

         Le christianisme est-il à l'origine du capitalisme? 6. La question des corporations de métiers

     

     

    Jean Fouquet, illustrations des Antiquités Juives de Flavius Josèphe (vers 1465) : la construction du Temple

    6.1 Le Compendium de la DSE (2005) ne nous fournit aucune référence aux corporations ou au corporatisme (si ce n’est de manière péjorative) ; seul le mot «syndicat» figure dans le lexique. Que nous disent les papes sur ces corporations de métiers «où le patron mange à la même table que l’ouvrier» ?

    6.1.1 Ecoutons Pie XI dans Divinis Redemptoris, lettre-encyclique sur le communisme athée[2], 19 mars 1937, § 54 : «Et si l'on considère l'ensemble de la vie économique - Nous l'avons dit déjà dans Notre Encyclique Quadragesimo anno - ce n'est que par un corps d'institutions professionnelles et interprofessionnelles, fondées sur des bases solidement chrétiennes, reliées entre elles et formant sous des formes diverses, adaptées aux régions et aux circonstances, ce qu'on appelait la corporation, ce n'est que par ces institutions que l'on pourra faire régner dans les relations économiques et sociales l'entraide mutuelle de la justice et de la charité.»

    Pie XII dans son allocution du 7 mai 1949 (par exemple) reprend le flambeau, mais de manière un peu moins nette, puisque derrière « organisation professionnelle », ceux qui veulent lire «syndicats» (donc opposition ouvriers/patronat) et non «corporations de métiers» (donc recherche en commun du bien commun de l’entreprise et de ses parties prenantes, pour employer un langage moderne), peuvent le faire : «Dans le domaine économique, il y a communauté d’intérêts et d’activité, entre chefs d’entreprises et ouvriers. Méconnaître ce lien réciproque, travailler à le briser, ne peut être que le fait d’une prétention de despotisme aveugle et déraisonnable. Chefs d’entreprises et ouvriers ne sont pas des antagonistes inconciliables, ils sont les coopérateurs d’une œuvre commune. Ils mangent, pour ainsi dire à la même table, puisqu’ils vivent en fin de compte du bénéfice net et global de l’économie nationale. (…)

    Cette communauté d’intérêts et de responsabilité nationale, Notre inoubliable prédécesseur Pie XI en avait suggéré la formule concrète et opportune. Dans son encyclique Quadragesimo anno, il recommandait l’organisation professionnelle dans les diverses branches de la production. Rien, en effet, ne lui semblait plus propre à triompher du libéralisme économique que l’établissement, pour l’économie sociale, d’un statut de droit public fondé précisément sur la communauté de responsabilité entre tous ceux qui prennent part à la production» .

    6.1.2 Pour ce qui concerne l’approche de la question par saint Jean-Paul II et par Benoît XVI, on pourra lire avec profit l’article du professeur émérite Jean-Yves Naudet sur les notions respectives de corporation, de syndicat et de droit d’association éclairés par la DSE, dans http://dse.over-blog.org/article-35819888.html . On pourra aussi consulter un des trop rares ouvrages étudiant de façon détaillée les corps intermédiaires (et donc la mise en œuvre du principe de subsidiarité) : Michel Creuzet, «Les corps intermédiaires», Edition des Cercles Saint-Joseph, Martigny, 1964.

    6.1.3 Si l’on regarde du côté des économistes, on trouvera dans François Perroux la définition suivante de la corporation, assez large: «Groupement de caractère public ou semi-public où sont représentés paritairement patrons et ouvriers départagés en cas de conflit par l’Etat. » On encore : « Tout régime qui, à l’intérieur d’un système capitaliste, organise, dans l’intention de corriger les défauts et abus entraînés par un tel système, la collaboration entre l’élément patronal et l’élément ouvrier ; et qui fixe par voie de décision autoritaire les prix des produits et des services (revenus) au lieu de les laisser s’établir par le jeu du marché libre.»

    6.1.4 La corporation de métiers, dans la doctrine catholique, est non seulement un corps naturel de la société mais aussi un corps intermédiaire. Les auteurs spécialisés sont beaucoup plus prudents concernant l’entreprise : à coup sûr il s’agit d’un corps naturel, d’une société (au sens courant du terme et bien sûr au sens juridique), société imparfaite en l’occurrence contrairement à la nation  (société naturelle) ou à l’Eglise (société surnaturelle) puisqu’elle ne se suffit pas à elle-même. On peut douter qu’elle joue le rôle de corps intermédiaire comme c’est à l’évidence le cas des corporations, institutions sociales et non résultat d’initiatives individuelles. La meilleure preuve en est sans doute à la fin du XIXème siècle, la pseudo-résurgence des corporations sous une forme radicalement différente, les syndicats : la vie économique a besoin d’institutions intermédiaires.

    Quelques rappels seront utiles sur la notion d’entreprise.

    Inter-prehendere : saisir avec la main pour maîtriser (et non pour s’emparer…) L’entreprise est avant tout une initiative individuelle, même si pour devenir pérenne elle doit rapidement se transformer en  une aventure collective.

    Compendium de la DSE, Cerf 2005, n° 338 : « L’entreprise doit se caractériser par la capacité de servir le bien commun de la société grâce à la production de biens et services utiles… L’entreprise remplit aussi une fonction sociale, en créant une opportunité de rencontre, de collaboration, de mise en valeur des capacités des personnes impliquées… L’objectif de l’entreprise doit être réalisé en termes et avec des critères économiques, mais les valeurs authentiques permettant le développement concret de la personne et de la société ne doivent pas être négligés. »

    Michel Creuzet, dans son ouvrage déjà cité, «Les corps intermédiaires», Edition des Cercles Saint-Joseph, Martigny, 1964 : «L’entreprise est une unité économique naturelle qui résulte de la conjonction de deux facteurs de production : capital et travail. Elle est une communauté d’hommes unis dans une tâche productive».

    Marcel Clément dans « Le chef d’entreprise », NEL, 1956 : «L’entreprise est l’union morale, organique, de sujets de droits, liés par la forme et la matière librement acceptées d’un contrat de droit privé, et coopérant à la mise en œuvre du matériel approprié à la production de biens et des services nécessaires ou utiles à la vie culturelle et spirituelle de tous.»

    Comme le remarquent Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, dans «Refonder l’entreprise », La république des idées, Seuil, 2012 : la notion d’entreprise est récente. Le terme (correspondant à l’entreprise organisme économique, et non initiative personnelle dans un but donné) date de la toute fin du XIXème siècle. Nos auteurs nous apprennent qu’on trouve dans Courcelle-Seneuil, «Traité théorique et pratique des entreprises industrielles, commerciales et agricoles ou Manuel des affaires», 1857 une définition très générale de l’entreprise : «Toute application de l’activité humaine qui consiste à combiner l’emploi de forces diverses pour atteindre un but déterminé». Le nombre d’occurrences annuelles du mot «entreprise» dans les titres de la Bibliothèque Nationale de France dépasse une trentaine à partir de 1880 environ, pour atteindre 130 en 1920 etc.  Par ailleurs, on trouvera ne seule occurrence du mot «entreprise» dans Rerum Novarum de Léon XIII (1891), cinq occurrences dans Quadragesimo Anno de Pie XI (1931), pour neuf dans Laborem Exercens (1981) et vingt-huit dans Centesimus Annus (1991) de saint Jean-Paul II.

    Pie XI, dans les articles 86 à 88 de Quadragesimo Anno où il établit le principe de subsidiarité (la notion de corps intermédiaire est inséparable de celle de subsidiarité), évite de qualifier l’entreprise de corps intermédiaire.

    M. Michel Creuzet, dans son ouvrage déjà cité, classe l’entreprise parmi les corps intermédiaires naturels, dans la rubrique «corps professionnels» (page 23). Ces «corps professionnels» sont une «réalité fondamentale de l’ordre économico-social» : entreprise, profession, métier (première partie, chapitre 6 page 49). Mais il estime que ces trois volets sont indissociables.

    Au cœur de ces considérations qui paraîtront peut-être à certains lecteurs inutilement subtiles voire byzantines, se trouvent en réalité deux questions fondamentales et liées entre elles:

    - quelle est la finalité de l’entreprise ? servir le bien commun temporel tout en servant des intérêts particuliers, ou bien servir des initiatives individuelles tout en étant utile à la société ?

    - la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) découle-t-elle de sa nature (auquel cas elle est un véritable corps intermédiaire, institution sociale insérée dans la trame du bien commun dans une logique de subsidiarité) ou est-elle une contrainte imposée par la société à cette entité naturelle du libéralisme économique ?

    En fait, la question de la nature du capitalisme, celle de la relation entre corporations et entreprises, et celle de la RSE sont étroitement liées, et tournent toutes les trois autour de la hiérarchie entre bien commun et bien particulier, entre le tout et les parties. 

    6.2 Rappelons succinctement les principes de la Corporation de métiers, tels qu’ils restent valables par-delà de la manière dont ils s’appliquaient dans la chrétienté médiévale. Les principes d’organisation des corporations (ou des confréries lorsque leur objectif religieux était explicite) répondent à des besoins et à des états permanents de la nature humaine et du bien commun, soit de la société entière soit des hommes qui vivent de l’exercice d’une même profession (Père Ernest Mura). La corporation dans la société chrétienne est un corps naturel, appuyé sur la propriété du métier qui va de pair. Elle vise, matériellement, à garantir le travail et donc conjurer le chômage. En réalité elle a des raisons d’être spirituelles, et c’est là que le bât blesse dans un régime politique au mieux indifférent et au pire laïciste donc antichrétien.

    La propriété du métier est évidemment aux antipodes du libéralisme économique, où n’importe qui peut se lancer dans n’importe quelle activité dès lors qu’il détient les diplômes ou qualifications délivrées non par une corporation d’experts mais par la structure transversale d’un ministère.

    Selon Maurice Maignen SV, contemporain de Léon Harmel, René de La Tour du Pin etc. la corporation médiévale, dotée d’un «conseil d’administration», veille :

    -              à la préservation de la foi religieuse et des mœurs, à l’honneur des membres de la corporation,

    -              à la constitution en hiérarchie pour la défense des droits des membres,

    -              à l’assurance du bien-être (au sens de «vie bonne») par le travail abondant et un salaire équitable,

    -              à la perfection et la loyauté de la fabrication,

    -           au soulagement des malades, infirmes, vieillards soit de la corporation, soit des ouvriers libres.

    La corporation est nécessaire parce que les artisans (plus tard les ouvriers des fabriques) contrairement aux paysans, ne subsistent pas par eux-mêmes : ils produisent pour d’autres et ont besoin que d’autres produisent pour eux. Elle est basée sur la réalité professionnelle et non sur une idéologie politique. On notera que le régime de corporation fait davantage confiance aux personnes physiques et qu’aux organisations ou personnes morales.

    Le rassemblement ou l’organisation autour d’un type d’activité ou d’un métier est tout de même plus naturel que le rassemblement par groupes d’intérêt ou par classe. Vivre en France en plein communautarisme en ce début de XXIème siècle permet de s’en convaincre par la simple observation.

    Les corporations de métiers, comme on le verra bientôt, n’ont pas été exemptes de tentations ou de mauvaises pratiques, mais il est probable qu’elles sont dans le principe moins vulnérables à la corruption que les régimes où les personnes ne se connaissent pas étroitement :du simple fait de la garde mutuelle permise par la proximité.

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    6.3 Pour ce qui concerne l’évolution au fil du temps des corporations sous l’Ancien Régime, et leur destruction par la Révolution, on se réfère ici à l’ouvrage de Steve Kaplan : «La fin des corporations», Fayard, 2001.

    Le corporatisme, à côté de son utilité évidente quant à la régulation des activités artisanales et industrielles, n’était évidemment pas exempt de défauts dans la pratique, notamment les abus relatifs au numerus clausus, l’endettement considérable des corporations à la veille de la Révolution, des agissements peu conformes à la morale chrétienne Par exemple dès 1690 Furetière dans son dictionnaire écrit : «Les maistrises et jurandes estoient une belle invention de police, …[mais maintenant ce n’est que  cabale, yvrognerie et monopole[3]. Une réforme et une remise en ordre s’imposaient.Ce qui fut tenté, maladroitement et avec une idéologie libérale inappropriée, par Turgot en 1776[4]. Là encore, les mauvais penchants humains ne mettent pas nécessairement en cause les principes.

    Comme on le sait, la Révolution (qui n’était pas vraiment démocratique !) a réglé la question en supprimant purement et simplement les corporations et les associations au nom de la liberté individuelle d’entreprendre :

    - édit non appliqué de Turgot de 1776

    - loi (ou décret) d’Allarde des 2 et 17 mars 1791 (instituant également la patente, comme seule garantie de professionnalisme des nouveaux venus sur le métier)

    - loi Le Chapelier du 14 juin 1791), interdisant les associations aussi bien ouvrières que patronales, en théorie. Cette loi reflète parfaitement la vision révolutionnaire : une société … composée d’individus atomisés, chacun libre de poursuivre ses propres intérêts, à l’intérieur de limites approximativement précisées.

    Le décret de la Constituante dans son premier article (15 juin 1791) dispose : « L’anéantissement de toute espèce de corporation des citoyens de même état et profession, étant l’une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait etc. »

    Waldeck- Rousseau en 1884 a rouvert la porte non pas aux corporations mais aux syndicats, ce qui est tout à fait différent.

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    6.4 Un cas d’application concret et local de la Corporation: Léon Harmel, le Val des Bois

    D’aucuns, et non des moindres (le frère Maurice Maignen SV notamment) ont souligné le fait que l’initiative de Léon Harmel était individuelle et non institutionnelle (ce qui l’affaiblit), donc ne répondait donc pas à tous les critères d’un véritable régime de corporation. Il est tout de même intéressant de lire ce qu’écrivait ce courageux patron social (sous Jules Ferry !). Voyons cependant ce qu’on a appelé  la solution Harmel». Initiative ponctuelle mais s'inscrivant dans le grand mouvement du catholicisme social dont la RSE (responsabilité sociétale de l'entreprise) contemporaine pourrait bien s'inspirer sur certains points.

    Le petit livre de Léon Harmel, «Catéchisme du patron», 6 janvier 1889, chapitres III (les Associations) et IV (la Corporation, n° 185, 189, 191 notamment), qui se réfère lui-même à un ouvrage plus complet du même auteur, «Manuel d’une corporation chrétienne», 1877, nous donne une vision exacte du fonctionnement des corporations non pas au Moyen-Âge mais… au XIXème siècle, au milieu d’un anticatholicisme virulent:

    -          la corporation est une association spéciale entre les membres d’une même industrie, soit parce qu’elles réunissent en un seul corps les ouvriers d’un même métier ou de professions similaires, soit parce qu’elles rassemblent en un seul faisceau tous leurs intérêts ;

    -          cette association est régulièrement établie entre des patrons et des ouvriers de même profession ou de professions similaires, qui s’adjoignent des membres d’honneur étrangers à la profession. Elle a pour but de faire régner la justice et la charité dans la solution des questions communes entre ses membres, et de pourvoir à leurs intérêts religieux, moraux, professionnels et économiques selon les règles de ces deux vertus [par exemple assurance contre les accidents, caisses de chômage, patrimoine corporatif] ;

    -          la corporation doit posséder des droits spéciaux qui en font une association plus parfaite et la mettent à même d’atteindre plus aisément son but. Ces droits sont : 1° l’existence légale ; 2° la faculté de posséder ou d’être propriétaire ;

    -          on désigne encore sous le nom de corporation l’association du patron et des ouvriers d’une même usine dans le but de résoudre, selon la justice et la charité, les questions qui les intéressent en commun, et de pourvoir à l’ensemble de leurs intérêts matériels et moraux… On la nomme ordinairement corporation intérieure de l’usine ;

    -          La corporation chrétienne de métiers unit : 1° les patrons entre eux ; 2° les patrons avec les ouvriers ; 3° les patrons et les ouvriers avec les consommateurs. Or, elle fait régner la justice et la charité :

    Entre les patrons : 1° en interdisant, par des règlements, la concurrence déloyale soit dans la vente des produits, soit dans l’embauchage des ouvriers ; 2° en facilitant, par l’union et l’entente, des achats avantageux ; 3° en stimulant l’éducation professionnelle et en favorisant l’emploi de procédés nouveaux qui permettent de lutter avec avantage contre la concurrence du dehors, etc.

    Entre les patrons et les ouvriers : 1° sur la question des salaires, par des tarifs équitablement établis ; 2° sur celle du travail, par l’établissement d’institutions professionnelles 

    Entre les patrons, les ouvriers et les consommateurs : 1° en garantissant les intérêts des consommateurs par le contrôle des syndics sur les produits fabriqués, tant du point de vue de la façon que des fournitures et des prix ; 2° en amenant les consommateurs, par l’intermédiaire des membres d’honneurs, à favoriser les ateliers qui font partie de la corporation.

    -          Enfin, l’Eglise est représentée de droit au sein du conseil corporatif par un prêtre ou tout autre membre désigné par l’évêque.

    Cet ouvrage est le résultat d’une pratique (même si ponctuelle) et non d’une pensée abstraite, puisque Harmel a appliqué ses principes et ses dispositions dans ses usines notamment le Val des Bois. On pourrait citer également l’action d’un autre industriel catholique militant de la même époque, Philibert Vrau (reconnu comme vénérable par l’Eglise), bien que ce dernier à notre connaissance n’ait pas formalisé dans le cadre corporatiste son activité sociale comme l’a fait Léon Harmel. On trouve cependant dans une brochure de l’usine Vrau en 1902 :«En supprimant les corporations, au lieu de les réformer, sans rien mettre à leur place, on a détruit les liens qui unissaient les hommes entre eux, patrons et ouvriers, on les a voués à une faiblesse et une impuissance sans remède, un antagonisme dans une certaine mesure». D’où une nécessaire réorganisation de l’atelier passant en particulier par son «assainissement moral» .

    6.5 L’argument qui consiste à dire que la corporation est une structure médiévale, adaptée non pas à la féodalité mais à la Chrétienté (du XIIIème au XVIIIème siècle) et est par conséquent inapplicable aujourd’hui dans une République laïque voire anticatholique, cet argument ne tient pas puisque Léon Harmel et d’autres ont suscité avec succès et de façon durable cette organisation catholique de l’économie, au plus fort de l’anticatholicisme républicain (l’époque du Ralliement de Léon XIII). Certes le vocabulaire (patrons-ouvriers, dans un contexte manufacturier) ne correspond plus à la réalité contemporaine, mais il n’y a pas de raison objective pour que ce qui était possible avec les Jules Ferry, Clemenceau, Briand et consorts soit impossible avec les gouvernants et officines actuelles. Ferry et son entourage (saturé de francs-maçons), ne voulaient pas que du bien au catholicisme.

     La multiplication des associations, syndicats patronaux, fédérations, unions etc. par métiers (ingénierie, électricité, BTP, métallurgie, électronique et informatique, etc.) montre bien que le regroupement de la société « active » par métiers est un besoin naturel de l’homme. Même si ces fédérations d’entreprise reconnaissent implicitement une fracture dirigeants/salariés.

                    La référence insistante aux corporations de métiers ou aux «associations professionnelles» dans les écrits des papes n’est donc pas une nostalgie incongrue pour des pratiques d’un autre âge et définitivement abolies, c’est le rappel d’une réalité et d’un besoin naturels de l’homme en société agissant pour le bien commun et organisant son action. Avoir perdu de vue cette évidence a conduit à la vision dramatiquement erronée de la lutte des classes et au désordre social induit par un individualisme sans garde-fous.

                    Cette réflexion sur la corporation de métiers et l’hostilité viscérale de la République à son encontre, en amène une autre : si l’enseignement dit « professionnel » est aussi dévalué en France, considéré comme une voie de garage pour ceux qui ne peuvent accéder à l’enseignement abstrait et idéaliste puis à l’enseignement supérieur, c’est sans doute parce qu’il est la base nécessaire à la constitution de corporation de métiers : donc à maintenir coûte que coûte sous le boisseau. La République n’a pas besoin de savants, disait un des responsables de l’exécution de Lavoisier ; mais assurément elle a peur des corporations de métiers.

     

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    Il faudrait approfondir les modalités d’application des principes intangibles des corporations à ce qu’est l’état de l’entreprise aujourd’hui. Ce n’est pas l’objet de cet article, mais cette question de la Corporation de métiers reste incontournable, même (surtout ?) en plein XXIème siècle. Il ne faut évidemment pas sous-estimer les difficultés à résoudre et la longueur du chemin à parcourir. Mais la société et l’économie actuelles ne sont-elles pas de toute façon condamnées à une très longue et difficile voire douloureuse réforme en profondeur, au vu de l’état dans lequel elles sont ?



    [1] Il faudrait étudier plus à fond la question du conflit entre démocraties modernes occidentales issues de la Révolution française) et régime de corporations de métiers. L’exemple des corporations de métiers portugaises serait à creuser.

    [2] Dont le centenaire en version bolchevico-soviétique est commémoré cette année avec ménagements par la plupart des médias. Evoquera-t-on en 2033 l’avènement du nazisme avec les mêmes ménagements ?

    [3] S. Kaplan, op. cit

    [4] Débouchant sur le fameux « carnaval » de Turgot, terme illustrant le désordre généralisé engendré par son édit.

     

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